Rencontre au sommet ce mercredi soir au Victoria-Hall de Genève : Leonidas Kavakos et Valery Gergiev sont venus envouter les genevois, accompagnés de l’Orchestre du Théâtre Mariinski. Il va sans dire que ce genre d’évènement attire une foule dense : plaisir de la découverte d’un orchestre renommé, d’un chef prodigieux et d’un soliste qui ne l’est pas moins, sans parler de l’énorme popularité de la 5ème symphonie de Mahler. On aura entendu beaucoup parlé russe dans le public, tant la communauté est importante à Genève, et le plaisir est grand de voir ces expatriés soutenir leurs compatriotes qui d’ailleurs viennent défendre une partie de leur répertoire : le 1er concerto de Chostakovitch.

Valery Gergiev © Alberto Venzago
Valery Gergiev
© Alberto Venzago

Dès les premiers instants, une ambiance noire se creuse. Profondeur des basses, chant du violon déambulant dans un univers froid, la voix du basson s’élève et vient dialoguer avec le soliste, le climat est posé: rien ici ne tiendra de l’effet hasardeux, tout est mis en place, tendu, amené et dosé.

Et si les cordes sont diaphanes, le scherzo révèle des vents facétieux, semblant s’associer dans une course folle qu’ils pimentent de leurs saillies ironiques. On aura immédiatement relevé l’humour sous-jacent tel qu’on le rencontre dans Lady Macbeth de Mjensk ou encore dans le Concerto pour trompète, piano et orchestre qui relève typiquement de l’esprit du compositeur.

La Passacaglia aux cuivres souverains impose le respect par la science de l’équilibre du chef qui parvient à doser une architecture claire mais néanmoins puissante, sans saturation. Le tout avance avec une juste emphase : brillant ! La grande cadence, magistrale, introduit la conclusion de l’œuvre ponctuée de ces timbales inventives et révèle le violon virtuose de Leonidas Kavakos : on ne voit pas très bien ce qui pourrait limiter le musicien tant son imaginaire musical et sonore semble infini : du plus parfait pianississimo éthéré aux sons les plus âpres. Le chant passe extraordinairement bien et on sent que l’univers suscité par Valery Gergiev convient aux visions du violon dense de Leonidas Kavakos. La technique du violoniste est au service de sa musicalité dans une générosité et une absence d’esbroufe. Nul besoin de forcer le trait, l’écriture de la pièce en dit assez.

Le geste suspendu, dirigeant du bout des doigts, insufflant une musicalité jamais tarie aux musiciens, tout vibre, tout chante, et chaque instrument offre une palette de couleurs infinies : du plus blanc, pâle, aux irisations les plus chaleureuses. Evidemment l’adéquation de cet orchestre avec cette musique est idéale, qui plus est dirigé par un russe au tempérament tel que celui de Valery Gergiev. A l’heure de la mondialisation et d’une certaine uniformisation du son dans les orchestres, on ne peut qu’être ravis de sentir cette âme russe à l’œuvre.

La soirée se prolonge par l’incroyable 5ème symphonie de Mahler. Ici, les mêmes qualités musicales ont généré une autre ampleur : celle d’une musique plus magmatique, qui aura pu s’épanouir à l’envi tant les divers talents sont à l’œuvre dans cet orchestre du Théâtre Mariinski, à commencer par la fameuse trompète solo : brillante, incisive, hiératique !

Valery Gergiev souligne les plans sonores, hiérarchise avec science, tout en réussissant à maintenir les équilibres sans tomber dans le dosage scientifique maladif et stérile. Il insuffle, il fouette, marque les cassures, la main souvent en papillonnade, on frémit parfois à l’idée de suivre un diable pareil !

Néanmoins la fluidité est totale, le tout ne pâtissant jamais du particulier ; la trompète est souveraine, elle raconte l’urgence de cette «Marche funèbre ». Les cors sont splendides, d’un son pâle, et les vagues successives de l’orchestre sont hautes, creusées par des dynamiques sublimes. Le scherzo aura son air de pompe et on sent bien que l’orchestre sait où il va tant les nuances servent un réel aboutissement musical. L’adagietto est pris sans emphase, nous épargnant un arrière-goût douceâtre, mettant en exergue une harpe nimbée de mystère, ténue, rendant son solo plus incroyable encore, soutenue par des cordes sur la retenue offrant un moment suspendu juste divin.  Le Rondo-Finale conclut avec joie ce concert marquant de musicalité, de générosité et d’émotion : simplement impérial !