20h45. La nuit est tombée sur l’abbaye de Royaumont. Les visiteurs traversent le cloître pour gagner le réfectoire des moines, reconverti en salle de concert à l’occasion du festival. Étrange salle de concert : le public se fait face, aligné sur les deux longueurs du vaste rectangle, à la façon d’une assemblée extraordinaire, d’un banquet sans table. Au centre de cette haute pièce ornée de voûtes, cinq pupitres, surmontés chacun d’une ampoule, sont éparpillés entre les piliers. Ils vont bientôt accueillir le menu du soir : l’ensemble Graindelavoix, en résidence à Royaumont depuis quatre ans, s’apprête à un long périple dans les Offices des ténèbres de Carlo Gesualdo. Au total, plus de trois heures de musique sacrée a cappella pour parcourir les trois cycles de la Semaine Sainte (Jeudi, Vendredi et Samedi Saints).

L'ensemble Graindelavoix © Festival de Royaumont
L'ensemble Graindelavoix
© Festival de Royaumont

Les huit chanteurs et leur chef, Björn Schmelzer, s’avancent et se rassemblent en un cercle fermé autour d’un des cinq pupitres, à une extrémité du réfectoire. L’éclairage de la grande salle se réduit bientôt à une seule ampoule, au-dessus d’eux, qui projette les silhouettes mouvantes des chanteurs sur les murs. Le concert prend alors des allures de rituel ensorcelant, mené par un chef particulièrement habité : attentif aux moindres détails du contrepoint, regard gourmand, genoux montés sur ressorts, Schmelzer brasse la polyphonie des répons avec une ferveur contagieuse. À intervalles réguliers pendant la soirée, la cérémonie s’interrompt ; un soliste se détache du groupe et monte en chaire pour donner à entendre du plain-chant liturgique. Dans l’ombre, les chanteurs se déplacent alors avec une souplesse de félin jusqu’à un autre pupitre, nouvelle source de lumière dans les ténèbres.

Ce n’est définitivement pas un concert comme un autre. Ce n’est d’ailleurs pas un concert du tout. C’est une grande performance de théâtre sacré, un récit profondément incarné de la passion du Christ. L’ensemble Graindelavoix porte bien son nom : loin des chants détimbrés, éthérés et uniformes qui ont longtemps été associés (à tort) à la musique sacrée d’autrefois, le groupe s’exprime avec une puissance et une expressivité rares : les moments de tension harmonique sont âprement appuyés, les motifs plaintifs lancés avec force, les mélismes tracés en des gestes volontaires. Cette intensité dramatique ne s’établit jamais au détriment de l’intonation, irréprochable du début à la fin de ce marathon vocal. Les passages les plus complexes, qui font entendre un contrepoint éclaté ou des lignes mélodiques distendues, sont toujours habilement négociés par le groupe ; quand ces tensions s’apaisent soudainement, l’harmonie brille d’une pureté admirable.

L'ensemble Graindelavoix © Festival de Royaumont
L'ensemble Graindelavoix
© Festival de Royaumont
Si les déplacements de l’ensemble dans le réfectoire produisent une intéressante impression de cheminement, ils apparaissent finalement plus anecdotiques que porteurs d’une signification profonde. Dans un cadre qui se prêtait à tenter un voyage dans le temps, Graindelavoix aurait pu expérimenter l’extinction progressive des cierges, rituel autrement plus symbolique qui accompagnait ces Offices des ténèbres autrefois. Par ailleurs, Schmelzer nous plonge en douceur et avec succès dans le langage particulier de Gesualdo, mais il peine à mettre en évidence toute la variété des répons, ramenés à un tempo semblable, un débit égal, tout au long de la soirée. Objectif affiché par le chef flamand, l’immersion dans « une longue méditation de pénitence » est toutefois largement accomplie.

Minuit est passé de trente minutes. Sous des applaudissements nourris, la cérémonie prend fin et les voûtes du réfectoire retrouvent toutes leurs lumières. On traversera à nouveau les ténèbres en quittant l’abbaye, mais elles semblent habitées d’une expression nouvelle… Comme un Graindelavoix qui souffle à nos oreilles.

 

Le voyage de Tristan a été sponsorisé par le Festival de Royaumont.

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