C’est sans plus de cérémonie, comme pour épouser l’incongruité du roulement de caisse claire en guise d’introduction, que le jeune chef Gustavo Gimeno entre en scène et lance son départ : la célébrissime ouverture de La Pie Voleuse ne s’en voit que mieux propulsée. Jamais alanguie, portée par des éclats imprévisibles, l’ouverture s’enchaîne dans le savant dosage rossinien de tension et détente autour d’un même thème, au fil de nuances savamment choisies et surtout de tempi d’autant plus solides qu’ils ne semblent jamais se caler sur une pulsation trop présente – on devine, dans cette subtilité, la formation de percussionniste de Gimeno. Dommage donc que, malgré la finesse des traits, quelques faussetés persistent, attendues chez les cors, plus évitables chez le reste des vents – malgré la solidité admirable d’Adriana Ferreira à la flûte et de Patrick Messina à la clarinette.

Gustavo Gimeno © Marco Borggreve
Gustavo Gimeno
© Marco Borggreve

La parenté de ton avec les danses du Guépard, déjà marquées par Nino Rota d’accents du siècle dernier, enchaînées sans trop de répit, a de quoi émouvoir. Porté par la nature semiseria des élégants piaillements de l’ouverture, l’ONF, en effectif moindre, y convoque avec une grâce similaire les plans les plus célèbres de Visconti, chargés d’une nostalgie contraire même au kitsch. Sautillant, propice aux plus gracieux épanouissements et aux plus habiles resserrements, il fait montre d’une souplesse un peu loupée chez Rossini : la complicité des bois, des échanges avec ici Pascal Saumon au hautbois, fait plaisir à voir.

Belle idée, pour attester à qui en douterait encore, de la place toute particulière de Nino Rota dans la musique du XXème siècle, que d’adjoindre à ces pages cinéphiliques celles de la pièce de concert Divertimento concertante pour contrebasse et orchestre. Si le pari, consistant à exploiter la tessiture unique de la contrebasse, jusque là négligée par le répertoire symphonique, pourra ne pas sembler complètement tenu – la brillante Maria Chirokoliyska s’attardant tout particulièrement sur les cordes aigues, et déployant des harmoniques d’une rare pureté – le déchirement à l’œuvre, du rauque aux aigus sourds, y dialogue avec une intensité rare avec un orchestre couvrant ses cordes mais rassemblant de belles sonorités côté cuivres. Le tout semble finalement esquisser un paysage familier mais brouillé dans ses fondements mêmes, jouant avec la succession de ses plans et ses lignes directrices : les thèmes, arpégés, se répondent dans un joli abolissement des harmonies, pourtant ultra-classiques, sollicitées.

On se déplace, avec le Sensemayá de Silvestre Revueltas, vers les Amériques, et c’est pourtant, avec l’arsenal de percussions requis, la danse syncopée sur son 7/8, et les éminents jeux sur les timbres et les dissonances, chez Stravinsky que l’on se croirait, et pour le mieux ! Un virage engageant pour la Catfish Row de Gershwin qui suit. Mais la lecture qui, ici, s’affranchit complètement du logos jazzy et « musical » habituel, aboutit à un résultat peut-être moins convainquant : de bonne facture, piquant et affable, dans la continuité des jeux de pulsation entendus chez Revueltas, la suite symphonique de « Porgy and Bess » peine à laisser éclore ses discordances et son trouble, malgré les beaux échanges autour du célébrissime Summertime, tant elle semble amputée d’un de ses fondements – ou peut-être simplement de ses nombreuses relectures ? Le tout clôt malgré tout admirablement une belle saison de l’ONF en ses murs.   

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