Bannie par certains, accueillie à bras ouverts par d’autres : il est risqué de s’embarquer avec la soliste argentine Sol Gabetta. Son nom ensoleillé et sa personne non moins rayonnante sont en effet susceptibles de donner libre cours à l’emphase. Ce ne serait donc pas la première fois qu’en concert Gabetta joue exagérément à la corde, gesticule fougueusement et, ce faisant, écrase sous des priorités personnelles les intentions du compositeur placé sur son pupitre. Mais pas dans cette collaboration avec le Kammerorchester Basel et son fidèle compagnon Giovanni Antonini.

Sol Gabetta © Marco Borggreve
Sol Gabetta
© Marco Borggreve

De concert avec le chef d’orchestre italien, Gabetta recherche des caractères délicats, un équilibre espiègle entre lyrisme et humour, le drame infinitésimal loin des grandes dimensions tragiques. L’Andante cantabile, opus 11 de Tchaïkovski, par exemple, s’y prêtait d’excellente manière. La soliste s’est mise en frais avec des sonorités ardentes et passionnées, tandis qu’Antonini emportait le public en tissant l’accompagnement à la manière d’une toile très subtile autour du violoncelle. Cette rencontre concentrée d’émotions simples, stylisées et interprétées sans prétention démesurée a donné lieu à l’un des quatre climax qui ont fait la richesse de ce concert.

Les Variations sur un thème rococo, opus 33 du même Tchaïkovski ont elles aussi offert un sommet de raffinement. Gabetta a pris des risques, en ciblant son discours audacieux sur la musique même plutôt que sur la virtuosité. Bondissant d’une atmosphère à l’autre, elle a tiré de chaque variation une identité spécifique. Son instrument se mêlait en outre brillamment au son compact et malléable du Kammerorchester Basel, qui l’entourait avec force nuances.

Antonini n’a pas vu son rôle réduit à un simple cérémonial, bien au contraire : s’appuyant sur l’écriture musicale, il imprimait des accents logiques et pourtant saisissants. Naturellement, et pourtant inopinément, il a donné à entendre que cette pièce singulière dans l’œuvre de Tchaïkovski pouvait être bien plus qu’anecdotique. Cela sans en gonfler les proportions, mais en traitant très minutieusement le matériau. Cette approche s’est traduite par une interprétation passionnée, avec en vedette une Sol Gabetta enceinte.

Giovanni Antonini © Paolo Morello
Giovanni Antonini
© Paolo Morello
La 3e Symphonie de Beethoven devait toutefois s’imposer en moment phare de la soirée. Il y a quelques années, Giovanni Antonini, alors talent émergent, a enregistré l’Eroica pour Sony, avec le même Kammerorchester Basel venu au Concertgebouw Brugge. Fait intéressant, le chef d’orchestre avait déjà anticipé cet épanouissement irrévocable du romantisme, en commençant le concert par l’ouverture des Noces de Figaro de Mozart, explosive comme jamais – véritable constellation sonore qui a resurgi dans les premières mesures de la Troisième de Beethoven.

À vrai dire, Antonini a déroulé un fil entre le classicisme à outrance de Mozart et l’insolite opus 55 de Beethoven, qui a porté le genre symphonique à des sommets inouïs. Alors que le prélude de l’un des plus célèbres opéras de Mozart mettait en valeur les qualités de chaque musicien, l’ingéniosité et l’engagement des membres de cet orchestre ne sont pleinement arrivés aux oreilles des auditeurs que dans l’Eroica. Même si ce n’était pas impeccable techniquement et rythmiquement, les membres du Kammerorchester Basel ont par leur ferveur et leur bonne intelligence offert une brillante lecture de cette symphonie.

Le génie d’Antonini consiste à ne pas reculer devant le réexamen radical d’une partition, en fonction de sa dramaturgie musicale interne. La façon dont les thèmes sont phrasés tout au long de l’œuvre, l’élaboration du développement du premier mouvement, l’intensité soutenue tout au long des quatre mouvements, l’attention portée à la structure de la phrase, le jeu avec les dissonances, l’intuition de l’esprit beethovénien, le mélange des couleurs, l’intensification réciproque entre passion et sentiment, les contrastes phénoménaux, la subtilité omniprésente et la cohésion de l’expérience totale : les mots manquent tout bonnement pour décrire une telle prestation.

Il est honteux que l’enregistrement de l’Eroica par Antonini ne soit plus disponible pour le moment. La forte affluence et la tension excessive dans la salle consoleront peut-être le chef et son orchestre. Rendez-vous l’an prochain au même endroit pour une autre symphonie ? S’il vous plaît !

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