Dernier volet de la fameuse tétralogie wagnérienne, Le Crépuscule des Dieux offre le plaisir de la synthèse de ce voyage musical titanesque. D’emblée l’Orchestre de la Suisse Romande, sous la direction attentive de Georg Fritzsch, distille de manière proportionnée un plaisir continu : flot incessant des cordes, vents d’une qualité superlative, cuivres rutilants. La lecture du chef est entièrement tournée vers le chant, soutenant les protagonistes d’une baguette énergique qui réussit à préserver l’équilibre entre fosse et scène de manière optimale.

Petra Lang (Brünnhilde) © GTG / Carole Parodi
Petra Lang (Brünnhilde)
© GTG / Carole Parodi

Côté scène, Dieter Dorn reprend avec talent sa fresque. Depuis l’arc en ciel mythique de L’Or du Rhin, nous passons par ce fleuve noir au cercle de feu qui entoure Brünnhilde et son triste sort, elle d’essence divine mais fondamentalement femme et qui mettra un terme à tout. La mise en scène permet d’aborder l'œuvre par des décors extrêmement simples : l’arbre nu immense, Grane – le cheval de Brünnhilde – qui grâce à un mécanisme articulé prend vie sous nos yeux, le Rhin, ses flots noirs et souples figurés par un gigantesque tissu animé par des techniciens tout de noir vêtus, qui articulent aussi des rochers stylisés pour faire évoluer les décors ! Dans une épure salutaire, rien ne manque pour évoquer les lieux et l'ambiance qui y règne. Du point de vue de la direction d’acteurs, le naturel est aux commandes sans pour autant laisser les chanteurs à eux-mêmes. Ici l’homogénéité est à l'œuvre, sous-tendant la limpidité du discours.

Pour incarner cette femme amoureuse, trahie, blessée, Petra Lang met une énergie immense afin d’offrir une immolation de toute beauté. Mais bien avant cet ultime don de soi, la chanteuse nous fait passer par bien des sentiments : froideur dans l’apparence, poses convenues, moues stéréotypées font parfois frémir les adeptes du théâtre à l’opéra. Vocalement, on ne peut que louer son timbre chaud, une voix suave, longue, aux graves de velours et aux aigus de vif argent. Son texte est parfois peu naturel, sophistiqué, rendant palpable le hiatus entre le personnage et la ligne de chant… Mais que de bonheur et quelle admiration pour ces vingt dernières minutes où Petra Lang enflamme la scène. Son chant s’impose, elle gère admirablement sentiments de désespoir, de rage et d’exaltation dans des lignes sans fin.

Michael Weinius (Siegfried) et Petra Lang (Brünnhilde) © GTG / Carole Parodi
Michael Weinius (Siegfried) et Petra Lang (Brünnhilde)
© GTG / Carole Parodi

À ses côtés, soulignons l'exceptionnel Siegfried de Michael Weinius qui irradie totalement par une voix sublime, solaire, héroïque, sans accroc, sans force : les aigus sont d’une insolente jeunesse, brillants, scintillants, le medium velouté, sombre, fruité, la diction magnifique. Le duo d’amour entre Brünnhilde et Siegfried est splendide, tant du point de vue des voix que de l’orchestre et ses cuivres rutilants.

Hormis les deux personnages centraux, il faut souligner la qualité de la Gutrune d’Agneta Eichenholz qui, dans sa magnifique toge royale rouge, offre la splendeur d’un timbre d’or aux très beaux aigus. Autre personnage saisissant de ce Crépuscule, le noir Hagen de Jeremy Milner, dont la stature émerveille dans l’incarnation de la force brutale. Dépassant de trois têtes les différents acteurs, il fait frémir par sa voix caverneuse et son jeu économe rend palpable une sourde sauvagerie. Saluons enfin le superbe Gunther de Mark Stone qui offre une très belle voix de baryton à son personnage. Lors du trio final du deuxième acte, l'évocation de la vengeance, associée au grondement des cuivres, est admirable.

Siegfried (Michael Weinius) transpercé par la lance de Hagen (Jeremy Milner) © GTG / Carole Parodi
Siegfried (Michael Weinius) transpercé par la lance de Hagen (Jeremy Milner)
© GTG / Carole Parodi

Parmi les moments forts de ce Crépuscule, il faut relever cette descente du Rhin sublime à l’orchestre bien qu’un peu rapide, ainsi que la bouleversante mort de Siegfried. On pourrait regretter des tempos un peu trop nerveux et un manque de gras dans ces passages extrêmement remuants, le chef n’ayant visiblement pas voulu en renforcer les effets ; mais quelle énergie et quelle tension il aura su générer !

On se souviendra longtemps de l’immolation finale et de la chute des dieux venus des cieux, tombant inexorablement vers les flammes et le fond de la terre. Ce Crépuscule aura remporté tous les suffrages et, grâce une mise en scène très juste, emporté le spectateur très loin dans les émotions théâtrales et musicales.

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