Plus que la soirée « Grand Nord » que promet le programme de la Philharmonie, c’est bien une monographie Sibelius que propose Case Scaglione à la tête de son Orchestre national d’Île-de-France. Deux symphonies, un concerto : on craignait l’indigestion, mais la passion du jeune chef, qui dirige par cœur une œuvre qu’il chérit visiblement, est communicative.

Case Scaglione © Christophe Urbain
Case Scaglione
© Christophe Urbain

C’est la vaste et romantique Symphonie n° 5 qui fait office d’ouverture. L'entrée en matière est un peu rude : la justesse parfois approximative des vents et de légers problèmes de synchronisation chez les cordes empêchent d’entrer dès les premières notes dans l’univers musical de Sibelius. Plus généralement, la beauté des timbres des vents solistes passe trop souvent au second plan, derrière des cordes aux trémolos envahissants. Heureusement, musiciens et chef semblent trouver progressivement leurs marques et une vision se dessine peu à peu : celle d'un romantisme exacerbé, où les moindres bribes de chant sont exaltées, les reprises de nuances théâtralisées. Comment résister à une passion aussi sincère ? Certes, la direction demeure un peu nerveuse dans les passages les plus complexes rythmiquement, exigeant des changements de tempo presque brusques, mais le geste est plus consciencieux que rigide et les instrumentistes enthousiasmés rivalisent d’originalité dans la recherche de timbre – comme ces piquants trémolos avec sourdine des violons. Surtout, la somptuosité du chant est telle qu’on oublie volontiers les petites ruptures dans la phrase lors des changements d’atmosphère.

Changement d’ambiance radical avec Simone Lamsma : la violoniste aborde le Concerto sous l’angle de la virtuosité. Passée la première phrase, taillée dans un beau piano intérieur, le premier mouvement apparaît comme une gigantesque cadence. La soliste use sans vergogne de glissades, souligne les changements de tessiture d’un énorme rubato, accentuant toujours plus l’aspect dramatique de l’œuvre. À tel point que cet « Allegro moderato » apparaît finalement assez monolithique : on est avant tout ébloui par la perfection technique du jeu. Le son est très direct, même dans les aigus les plus ambitieux, et enrichi par un vibrato absolument permanent ; les attaques sont d’une précision sans pareille et la justesse des doubles cordes impeccable. 

Cette agilité est bien mieux mise au service de la musicalité dans l’« Adagio di molto ». La puissance du son permet à la phrase de se déployer sans interruption et au violon de passer sans difficulté au-dessus de l’accompagnement de l’harmonie. Une impressionnante communication entre la soliste et l’orchestre amène le violon à se fondre dans le son des vents lorsqu’il prend la parole, ou au contraire à survoler les couleurs cristallines des cordes qui l’accompagnent. C’est ce parfait sens du dialogue qui autorise Case Scaglione à adopter un tempo époustouflant dans le finale, ici franchement percussif. Le son de la soliste se fait plus agressif mais ne l’empêche pas de varier les caractères : contrechants dans le style tzigane, rythmes pointés vraiment dansants, traits conclusifs dont le caractère spectaculaire est tourné en dérision répondent à un orchestre explosif. En bis, le finale de la Sonate op. 27 n° 2 d’Ysaÿe, impétueux lui aussi, semble indiquer que Simone Lamsma en a encore sous le coude : impressionnant !

La Symphonie n° 7 conclut la soirée sur une note plus apaisée. Les cordes, bien que toujours un peu imposantes, fascinent par leur son très concentré et leur legato assuré. Ce son leur permet d’incarner chaque thème, construit en forme de soufflets successifs qui donnent à la mélodie un relief toujours renouvelé. Plutôt que de vouloir faire dans la dentelle, Case Scaglione en use pour dessiner de très longues phrases au caractère épique, plus hollywoodien que vraiment tragique, que relaient des cuivres au son très homogène, qui savent phraser chacune de leurs interventions et explorer de vrais piano. Sans verser dans le cliché, les couleurs orchestrales évoquent des paysages toujours plus impressionnants, depuis le détaché des flûtes qui fait songer à une nature primesautière jusqu'aux aigus stridents des cordes qui suggèrent un vent déchaîné.

Toute la symphonie semble ainsi mener progressivement, à force de lents crescendo, aux grandes culminations des cordes qui dominent le finale, seul moment véritablement dramatique de cette lecture. Le chef semble jubiler lorsqu’arrive ce paroxysme saisissant d’intensité, qu’une conclusion plutôt calme ne suffira pas à faire oublier : gageons qu’avec un nouveau directeur musical aussi inspiré, les musiciens de l’ONDIF ont de beaux jours devant eux.

****1