Le géant russe et son langage si fidèle à l’adage de Verlaine étaient attendus par la salle Toulousaine comme dans toutes les contrées où il est amené à se produire. Trônant au centre de l’hexagone, l’instrument accueille le spectateur avec un faux sentiment de vide et de solitude. Or rien dans la programmation ni dans l’habitude scénique n’était laissé au hasard pour entraver le big bang à venir. Le virtuose, arrivé avec un peu de retard, qui depuis plus de quarante ans développe une esthétique et un discours intimes, élargit et impose sa bulle au public toulousain.

Grigory Sokolov © AMC Artists Management
Grigory Sokolov
© AMC Artists Management
Le programme dichotomique amène le spectateur au cœur du romantisme musical avec deux compositeurs emblématiques du mouvement, maitrisés et transformés de longue date par Grigory Sokolov. L’hémisphère gauche gagne la primeur : Robert Schumann est présenté dans la première partie. Le romantisme contenu, besogneux, très ancré dans la forme beethovénienne est magnifié par le pianiste. L’Arabesque en ut majeur et ses notes attaquées très classiques présentent une première plainte obsessionnelle. Ce ne sont pas tant les fortissimo que le retour à la douceur initiale qui les suit immédiatement qui surprend le plus. Cette pièce, comme celles qui suivront, ne sera pas applaudie tant la salle est déjà hypnotisée et la conduite du concert est pensée de façon monolithique et globale. Les trois mouvements de la Fantaisie en ut majeur sont plus mordants et les accords étincelants. L’enthousiasme du premier mouvement, celui qui représente le mieux le transport du compositeur pour Clara, est bien vite remplacé par la modération du second puis la lenteur du troisième. Le chant va remplacer progressivement la frénésie bariolée du premier mouvement et émerger lentement sous le jeu de Sokolov. Le grand écart nécessaire aux derniers accords n’empêche pas le virtuose de retenir la dernière note plusieurs secondes. Nul doute qu’il aurait poursuivi sa catalepsie si l’entracte ne devait pas survenir. Dès lors il est déjà salué à trois reprises.

Le retour présente l’antithèse, le cerveau « malade » du romantisme, celui de l’excès et de la fascination pour la souffrance et les amours non réciproques. Cet autre pilier du romantisme nommé Frédéric Chopin. Les deux Nocturnes (Opus 32, n°1 et 2) sont présentés selon leur logique. La simple mélodie accompagnée est très vite oubliée tant l’interprétation est écrasante et porte le spectateur à l’introspection et à la réaction épidermique. Le « surmineur » est habilement mis en avant. Le mouvement le plus connu de la Sonate en si bémol mineur tient de la même veine. La Marche funèbre est repoussée dans ses retranchements et dans son essence avec un tempo extrêmement lent comparé aux exécutions habituelles. Cette tension amenée par l’agogique parfait l’abandon de l’auditoire au monde de Sokolov. L’habituel disparaît, mais les compositeurs ne sont pas pour autant bafoués. Le collectif est transcendé.

Vient alors la traditionnelle séance de rappel sokolovienne : ici le public est autant demandeur que le virtuose veut imposer son cosmos. L’artiste se livre en toute simplicité à une véritable troisième partie, non pas composée d’un patchwork aléatoire et artificiel, mais issu de la poursuite de sa réflexion. Six pièces sont données en rappel. Franz Schubert est convoqué par ses Moments musicaux (n°2 et 3) rassemblant à la fois le romantisme contenu et l’exacerbé, l’enjoué et le serein. Chopin réapparaît en résurgence par deux Nocturnes (Opus 63, n°3 ; Opus 50, n°3) et surtout son Prélude (Opus 28, n°15) qui fait écho à la marche funèbre. L’arrivée de Claude Debussy (Prélude, II, Canope) sonne la fin du discours : Sokolov en a fini avec la Halle et donne sa synthèse, sa conclusion, son ouverture. Sa discrétion n’a d’égal que la puissance de son exposé. Le piano enchanté de Sokolov aura envoûté le public près de trois heures. Orphée ou le joueur de flûte de Hamelin ? Chacun tranchera mais la magie a frappé, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé, sous les incantations musicales d’un des plus grands pianistes de notre époque. Au final, Verlaine est dépassé : « De la musique, et puis c’est tout ».

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