Deux princes du piano pour cette « nuit Beethoven » concertante, où le vent dans les feuillages bavardait avec les musiciens. Alors que la hardiesse de l’opus 15 en ut majeur était confiée au jeune pianiste britannique Benjamin Grosvenor, Abdel Rahman el Bacha choisissait (il a déjà joué à la Roque l’opus 19 et l’opus 73) le bel opus 58 en sol majeur. Deux princes et deux lignages bien différents, d’où deux performances aux antipodes l’une de l’autre. Leçon de savoir-faire pianistique pour Grosvenor, ce ramage compassé au millimètre ! Leçon de droiture pour El Bacha. Saluons également un très honorable opus 37, fait d’un Barry Douglas cumulant les titres de soliste et de chef à la tête du Sinfonia Varsovia.

Benjamin Grosvenor © Samuel Corte
Benjamin Grosvenor
© Samuel Corte
Éclatant de jeunesse et de fraîcheur, voici un pianiste dont le medium d’expression privilégié est la percussivité : Benjamin Grosvenor chante avec des notes piquées, pianote à rebrousse-poil sur les touches. Et quelle beauté de son, diamanté, jamais cinglant, jamais métallique. Même ses gammes ont une identité propre : savamment déliées, bondissantes et une régularité au cordeau ! Grosvenor a la pulsation infuse, métronomie naturelle qui clarifie le discours, sans le rigidifier.

Ce soir, il illumine certaines richesses insoupçonnées de ce Concerto n°1, qui n’a pas toujours la séduction immédiate de ses successeurs. Il en traque les mystères jusqu’au vertige, révélant au passage un caractère relativement indomptable. En témoignent les changements locaux de direction (on pense notamment à la cadence de l’Allegro con brio, qui oblique sans cesse). Ce n’est sans doute pas pour rien que certains traits d’octaves, basses d’Alberti sporadiquement timbrées, rappellent Martha Argerich. Enfin, une manière de démarrer au quart de tour qui, on est certain, s’assouplira avec le temps ; pour l’heure, c’est le jeu d’un artisan concentré sur son travail, avide, cramponné au clavier comme dans le souci de bien faire. On ressort du concert ravi mais lessivé !

Pour Barry Douglas, la tâche était double : poursuivre l’exercice de chef d’orchestre tout en assumant celle de soliste ; faire que les doigts soient à la hauteur de la vélocité, du pianisme auto-imposés (gageure permanente, notamment dans la cadence du Rondo). Mais voilà que croyant s’attarder sur des détails, l’on se heurte à un problème de fond : le chef déborde sur le soliste et vice-versa. Ainsi, le geste du pianiste est contraint de poursuivre celui lancé par le chef d’orchestre ; le chant a quelque-chose de didactique ; certains plans sonores semblent reproduire la répartition binaire (main gauche, main droite) que l’on trouve au piano. Enfin, la performance, bien que méritoire, n’a pas le vernis des deux autres entendues au cours de la même soirée. Barry Douglas est adepte d’un jeu fuselé, aux belles atmosphères brumeuses, notamment lors du duo flûte-basson qu’il accompagne merveilleusement dans le Largo. Un Troisième Concerto naturel et plutôt efficace.

Abdel Raman el Bacha (piano) et Barry Douglas (direction) © Samuel Corte
Abdel Raman el Bacha (piano) et Barry Douglas (direction)
© Samuel Corte

Il faudrait des pages pour détailler l’impression subjuguante de probité intellectuelle produite par la troisième performance de ce concert : Abdel Rahman El Bacha dans l’opus 58, économe et souriant par-dessus le marché ! Est-ce parce qu’il s’agit là d’un territoire qui semble taillé sur mesure pour lui ? Le maître-mot de son esthétique est la droiture et la transparence : non pas seulement celle de son jeu, mais aussi celle de l’interprétation, qui tourne le dos à toute sensualité, toute spontanéité. Contrairement à de nombreux pianistes qui se laissent halluciner par les errements de l’œuvre, Abdel Rahman El Bacha y impose un moule implacable, sans rien mettre en vedette (se fondant dans la continuité de l’orchestre quand arrivent les stichomythies du Rondo Vivace), sans solliciter le sentiment dans l’Andante con moto. Soulignons l’unité et la continuité de la ligne de chant, cette main droite sans compromis qui tend des filins d’un bout à l’autre des mouvements, voire entre ces derniers (admirable transition entre l’Andante et le Rondo).

Il n’y aurait aucun intérêt à chercher à tout prix l’exactitude dans la performance du Sinfonia Varsovia : des fragilités apparaissent dans la nuance piano, que l’acoustique laisse très à découvert. Dans leur lecture de la Symphonie n°2 de Beethoven, c’est l’enveloppe charnelle, la clarté des linéaments et la nervosité qui enthousiasment. Une performance fourmillante de vie.

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