Une même obsession du temps chez ces compositeurs, mais des conclusions radicalement divergentes : un sens du sacré chez Harvey, de la poésie chez Zimmermann, alors que Stockhausen, tendrait plutôt vers une forme d'athéisme musical. Concert donc ambitieux, mais dont la réalisation fut gênée par des temps d'attente ridiculement longs et un contresens majeur dans Gruppen, suite à une configuration spatiale aberrante.

Karlheinz Stockhausen © Kathinka Pasveer
Karlheinz Stockhausen
© Kathinka Pasveer
Une performance de Gruppen est toujours un événement. C'est d'autant plus vrai lorsque celle-ci survient quelques semaines à peine après l'annonce du décès de celui qui en fut l'un des créateurs, aux côtés de Bruno Maderna et de Stockhausen lui-même : Pierre Boulez. D'une esthétique que l'on pourrait raisonnablement qualifier d'atomisée, sa place d'icône de l'avant-garde post-1945 fait de Gruppen l'une des pièces les plus célèbres du compositeur. Matthias Pintscher, Paul Fitzsimon et Bruno Mantovani ont fait tournoyer le son de part et d'autre d'un mince carré d'auditeurs, comme pris au piège au centre d'un gigantesque fer à cheval. Mais la plus grande partie du public, du haut de ses gradins, était exclue du scénario spatial : contresens majeur, pour une œuvre dont la fin première est de cultiver l'ambitus stéréophonique.

Créée en 1958, Gruppen n'est guère représentée, sans doute en raison de cette exigence : un public assis au barycentre d'un triangle orchestral. Mais Stockhausen ne s'ouvre pas, ne se livre pas pour autant ; il illustre simplement le monde qui est en lui. Ça bruisse, ça froufroute ! L'écriture, très travaillée dans son abstraction, joue habilement des effets de glissements, de fondus et de permutations. Pourtant, elle ne va jamais au-delà du « degré zéro » ; les instrumentistes ne sont sollicités que pour des notes uniques, non pour des phrases. Des bribes de son volettent de droite à gauche telles le bruissement aléatoire d'une multitude de papillons. Les chefs ont troqué frac et panache pour une casquette d'ingénieur en construction : ils sont avant tout là pour superviser et coordonner les opérations. Mais si une rigueur scientifique est à la source de l’œuvre, celle-ci n'entrave pas l'impression d'improvisation, laquelle culmine dans une douzaine de mesures d'épiphanie sonore – ou de « free-jazz », selon les perceptions. L'armada symphonique y injecte des trombes sonores absolument ahurissantes. Le déploiement au plus haut degré des troupes de l'audio-visuel est cependant un bémol, et pas des moindres : leurs mouvements gênent la vue tandis que les communications troublent le silence. Forts de la modularité de leur salle, les organisateurs du concert semblent avoir passé en revue, ces dernières années, toutes les configurations possibles : après avoir jadis exploité la largeur, ce soir, les orchestres étaient logés sur la longueur. Ce n'était malheureusement pas faciliter la tâche de l'auditeur.

Pour Antiphonen, le temps d'attente est une fois de plus multiplié par le nombre d'instruments exotiques à ramener sur scène, dans une curieuse disposition éclatée. Une demi-heure plus tard, les sonorités flottantes d'Antiphonie I parviennent enfin à nos oreilles. Zimmerman, quant à lui, n'a pas tiré un trait aussi net sur le passé, ce qui explique certains différends avec son compère, Stockhausen, à l'époque où tous deux logeaient à la même enseigne : Cologne. Antiphonen n'est pourtant pas de ces œuvres qui permettent à l'auditeur de déterminer in anticipo ce qu'un prochain passage de la partition devrait apporter ; il en émane une force instinctive dominante, insaisissable. La soliste, Odile Auboin, pianote sur son alto des harmoniques d'un naturel déconcertant. Sa partie, admirablement bien écrite, semble par moment rejointe par un double fantôme. Dans Antiphonie IV, le travail sur les textes parlés, sans être bâclé, est inégal, peut-être trop disparate. N'en déplaise à mademoiselle Harpe dont les cascades aiguës retombent sur nos têtes en une rafraîchissante eucharistie.

Avec Towards a pure land..., que près de 50 ans séparent du reste du programme, on quitte les spéculations intellectuelles pour des auspices plus zen : une peinture sonore de la brise à travers les feuillages. Harvey semble y faire quelques concessions poétiques qui l'opposent au radicalisme de Gruppen. Le traitement des couleurs orchestrales, en particulier, est digne d'un Fra Angelico. C'est une écriture du souffle, pourvue d'une grande continuité, de lignes plus évidentes, autorisant les phrases et par là même le chant ! Un petit ensemble de cordes caché derrière la scène tisse une trame de fils dorés ; plus loin, des rouages fantastiques se mettent en branle. Toujours, Harvey plie le profane au sacré, et c'est ce qui rend ses œuvres si séduisantes. Il nous donne davantage de prises, de balises, sur lesquelles confronter notre sensibilité d'auditeur. On l'en remercie.