Dernier opéra de Rossini et deuxième opéra composé sur un livret de langue française, créé en 1829 à l’Opéra de Paris, Guillaume Tell s’inspire d’une légende du Moyen-Âge et d'une tragédie de Schiller. Il permet au compositeur de livrer en creux un message politique, celui d’une Italie libérée du joug des Habsbourg. D’une grande longueur, Guillaume Tell exige des interprètes de très grand talent puisqu’il abonde en airs de bravoure et nécessite une grande puissance et justesse vocales. La version de concert donnée par l'Opéra de Monte Carlo dans le cadre des Grandes Voix n’en était que d’autant plus attendue. Directeur de l’orchestre depuis 2013, Gianluigi Gelmetti est un chef passionné, qui dès les premières notes de la célèbre ouverture en quatre sections, sait transmettre son amour de Rossini, et ce malgré la réduction d’une heure de partition.

L’œuvre se déroule au 13ème siècle, près d’Altdorf, dans le canton d’Uri en Suisse. À l’intrigue principale - la libération du joug des Habsbourg - se superpose une intrigue amoureuse, l’amour d’Arnold, Suisse conjuré, pour Mathilde, princesse de la maison des Habsbourg.  

Nicola Alaimo et Annick Massis © Dominique Riber
Nicola Alaimo et Annick Massis
© Dominique Riber
Si l'absence de mise en scène permet difficilement de rendre compte de l'aspect historique, le plateau est dominé dès le début par la puissance vocale et scénique du baryton Nicola Alaimo (Guillaume Tell) et du ténor Celso Albelo (Arnold) ainsi que par la voix si particulière de contralto d’Élodie Méchain (Hedwige, l’épouse de Guillaume Tell). Il est des versions de concert qui ne se contonnent qu'à la seule prestation vocale. Ici au contraire, à l’exception de Julia Novikova (Jemmy, le fils d’Hedwige et Guillaume) qui reste statique tout au long de l’œuvre, les chanteurs transmettent physiquement leur émotion. Ils se regardent, se touchent, sourient, se prennent à partie. Un dialogue s’instaure ainsi, qui participe de la réussite de la soirée. 

Dès sa première intervention, Nicola Alaimo s’impose ainsi par sa tessiture et sa présence scénique, au détriment parfois des autres chanteurs. La puissance de sa voix s’affirme au fur et à mesure de l’œuvre et d’insurgé amoureux de sa patrie et intraitable, il se fait père inquiet dans "Reste immobile".

Lui tenant parfois tête, Celso Alberto interprète un Arnold plus inquiet, tiraillé entre l’amour pour sa patrie et celui pour Mathilde. Son rôle étant celui du ténor romantique par excellence (qualifié parfois de « tombeau des ténors »), le chanteur décide d’en suivre les traces. Toutefois certains phrasés sont approximatifs, certaines syllabes même avalées. Le premier duo avec Mathilde "Idole de mon âme" laisse perplexe. L’"Asile héréditaire", ovationné, permet d’oublier ces maladresses.  

Annick Massis, acclamée par le public parisien, interprète une princesse amoureuse, à la fois tendre avec son amant et autoritaire pour mettre fin aux supplices de Gesler. La soprano y démontre une grande limpidité de diction ainsi qu’une voix pure et assurée tant dans les aigus que dans le medium.

Les autres chanteurs montrent aussi de très grandes qualités artistiques, qu’il s’agisse de Patrick Bolleire dans le rôle de Melchtal, père d’Arnold, à la fois plein de sagesse et de retenue, que de Nicolas Courjal qui interprète un Gesler cruel – notamment dans le supplice de la pomme – et sans pitié. Le personnage n’en est que plus vrai puisque le timbre de la voix est renforcé par la théâtralité des gestes. Élodie Méchain interprète une femme et mère à la fois prévenante lors du mariage des trois couples, et inquiète lors des combats et du départ de Guillaume et de son fils. Sa voix rare de contralto donne une sonorité presque baroque et intemporelle à l’œuvre.

Enfin, le chœur joue un double rôle, à la fois celui d'un personnage et celui d'un narrateur. Il prévient les protagonistes des dangers à venir, répond à certaines interrogations. Il est regrettable cependant que l’orchestre rende parfois certaines parties vocales inaudibles.

Cette interprétation de Guillaume Tell fait donc la part belle à l’orchestre et aux voix et permet à cette grande fresque historique de faire réfléchir sur le sens de la liberté : victoire sur soi et victoire sur la tyrannie, des questions qui sont toujours d’actualité.