En musique comme dans tout langage, un certain tropisme opère, avec son lot de lieux communs rassurants. Cela vaut notamment en ce qui concerne l’expression des génies nationaux. On attend d’un pianiste français une clarté dans l’énonciation, un sens harmonique délicat dans ses interprétations des œuvres de Ravel, de Debussy ou encore de Franck. De même on attend d’une formation américaine une certaine fraîcheur, et d’un chef vénézuélien, une chaleur trop souvent absente sous un climat tempéré. Mardi soir au Barbican Hall, il n’y a pas eu tromperie sur la marchandise. Gustavo Dudamel et le Los Angeles Philharmonic Orchestra nous ont offert tout cela, comblant de satisfaction une salle impatiente de se laisser souffler par un vent tout droit venu du nouveau monde.

Gustavo Dudamel (direction), Sergio Tiempo (piano) © Keith Sheriff - Barbican
Gustavo Dudamel (direction), Sergio Tiempo (piano)
© Keith Sheriff - Barbican

Pour inaugurer cette résidence de trois jours aux allures de visite officielle – 25 membres du comité directeur de l’orchestre ayant fait le déplacement aux côtés des musiciens – c’est en effet un programme exclusivement made in America qui était proposé : Soundings de John Williams, le Concerto pour piano n° 1 de Ginastera, Play : Level 1 d’Andrew Norman et, pour conclure, la très patriotique Appalachian Spring Suite de Copland.

Que dire de cette dernière sinon qu’elle témoigne à elle seule de toute la distance qui sépare la mentalité de la vieille Europe de celle de nos cousins d’Amérique du Nord. Exit le doute sceptique qui s’observe à chaque page signée de la main d’un Mahler, d’un Schoenberg, et qui ne fera qu’aller croissant jusqu’à la prise de position radicale des avant-gardes, cette tabula rasa que même Varèse, pourtant émigré en Amérique, laissait préfigurer à sa manière. Varèse, cependant, était européen. Dans l’Appalachian Spring Suite, Copland nous propose une musique du plus grand dénominateur commun : un diatonisme indéfini dilué dans de longues sections imperméables à la plus modeste élaboration contrapuntique. De l’introduction à l’hymne final, tout n’est que vertu hollywoodienne, celle des grands espaces, celle du héros à la conquête de nouvelles frontières, celle, curieusement, décrite par Adorno dans sa critique des industries culturelles où toute individualité semble écrasée pour laisser s’épanouir l’illusion partagée d’un rêve américain.

Cette posture décomplexée face à l’héritage musical s’observait tout autant dans Soundings de John Williams, composé pour l’inauguration du Walt Disney Concert Hall en 2003, ainsi que dans Play : Level 1 d’Andrew Norman. A une nuance près cependant. L’un intègre à sa palette des langages, l’autre des idiomes. John Williams mêle dans son creuset différents ingrédients, ne s’interdisant ni le confort des pôles tonaux ni l’exigence de modes d’écriture novateurs, pour en faire ressortir une pâte sonore personnelle à la texture orchestrale raffinée. Andrew Norman au contraire procède par aplats fortement marqués, renvoyant tour à tour à la musique des avant-gardes ou la musique pop, mais le tableau final manque d’offrir une synthèse et, partant, laisse une impression mitigée.

C’est finalement dans le Concerto pour piano n° 1 de Ginastera que nous nous serons le plus retrouvé. Le compositeur argentin faisant sien le vocabulaire dodécaphonique, il propose une musique où l’oreille européenne peut facilement se sentir chez soi. D’autant que l’œuvre fut servie magistralement par Sergio Tiempo, dessinant des plans sonores très distincts, soulignant avec naturel la mélodie contenue sous ces avalanches atonales exécutées avec une virtuosité époustouflante. Lors des rares passages où son discours s’interrompt, son regard, tout son corps évoquent un chien enragé prêt à se jeter à nouveau sur les graves de son instrument avec fureur. Face à lui, son compatriote Gustavo Dudamel témoigne d’une assurance magistrale, menant avec une sobre fermeté le Los Angeles Philharmonic qui a trouvé matière, dans cette pièce, à révéler la virtuosité de tous ses solistes, au premier rang desquels l’altiste Carrie Dennis.

Au risque de faire un constat tautologique, de toutes les pièces présentées au sein de ce programme américain – toutes admirablement interprétées par ailleurs – celle qui nous aura le plus parlé est celle qui s’exprimait dans le langage qui nous était le plus familier. Si la musique est une langue universelle, celle-ci n’en possède pas moins ses accents régionaux et force est de reconnaître qu’une partie des œuvres interprétées ce soir nous aura paru, osons le dire, bien étrangère.

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