L’Orchestre KlangVerwaltung et le chef Enoch zu Guttenberg, en compagnie du chœur Chorgemeinschaft Neubeuern, proposaient vendredi dernier à la Maison symphonique de Montréal deux œuvres majeures du répertoire choral : le Magnificat de Bach et le Requiem de Mozart. Ce concert était présenté dans le cadre d’une tournée nord-américaine visant à souligner les 20 années d’existence de l’orchestre.

Enoch zu Guttenberg © Andreas Müller
Enoch zu Guttenberg
© Andreas Müller

Peu connu en Amérique, le Klangverwaltung jouit d’une solide réputation en Europe, se produisant dans les salles de concert les plus prestigieuses. L’orchestre a vu le jour en 1997 à l’initiative des violonistes Andreas Reiner et Josef Kröner. Leur objectif était double : respecter l’idée que les œuvres s’inscrivent dans un contexte historique et reconnaître à chaque musicien le droit de donner son avis sur l’interprétation à adopter. Au dire du chef principal, Enoch zu Guttenberg, ce second aspect occasionne une grande cohésion au sein de l’ensemble. De son côté, le Chorgemeinschaft Neubeuern a été fondé en 1967 par Enoch zu Guttenberg. Simple chorale communautaire du village de Neubeuern, le chœur a peu à peu acquis une réputation internationale, en s’illustrant notamment dans le genre de l’oratorio (dont il s’est en quelque sorte fait une spécialité). À l’instar du Klangverwaltung, il aborde à peu près toutes les époques, de la musique baroque au 20ème siècle, avec une préférence néanmoins pour les œuvres sacrées.

Le Magnificat de Bach est une œuvre d’une profonde spiritualité. Le texte reprend en latin le cantique chanté par la Vierge Marie au moment où elle apprend qu’elle porte en son sein le Sauveur de l’humanité (Évangile selon Luc). La musique, en accord avec le texte, exprime une émotion pure, une exaltation du sentiment religieux. De plus, l’œuvre se conclut par la doxologie Gloria Patri (« Gloire au Père »), auquel Bach joint le motif musical chanté par le chœur dans la première partie Magnificat anima mea Dominum (« Mon âme exalte le Seigneur »). Cette reprise confère à l’œuvre un caractère cyclique, qui doit se traduire chez l’interprète par un souci aigu du détail et de la construction. Enoch zu Guttenberg, les musiciens du Klangverwaltung et les choristes de Neubeuern y sont parvenus avec beaucoup de succès. Une grande attention est ainsi portée aux conclusions de chacune des sections, rendues chaque fois avec fermeté. La reprise du thème susmentionné revêt une douceur nouvelle et offre entre les voix du chœur plus de relief encore, avant de céder la place à un finale très lumineux. Deux moments sont par ailleurs dignes de mention : le Quia respexit, où dans une atmosphère de recueillement le hautbois caresse plaintivement les phrases de Susanne Bernhard (soprano) et le Quia fecit mihi magna, où le violoncelle exprime droiture et sobriété, sous le timbre agréablement velouté de Tareq Nazmi (basse).

Un aspect intéressant du programme : la première œuvre se déroulait sous le thème de la naissance (celle du Christ), et la seconde, sous celui de la mort (la postérité a volontiers retenu du Requiem que Mozart le percevait comme l’annonce de sa propre mort). Faut-il y voir un jeu sur la temporalité (la naissance ouvre le programme, la mort y met un terme) ? Quand même ils seraient simples, les programmes propices aux jeux de l’imagination sont les plus appréciés.

S’attaquer au Requiem représente un défi de taille. Non qu’il contienne des difficultés techniques particulières (Mozart a pris le soin déjà de torturer les musiciens dans ses opéras), mais une œuvre aussi connue rend difficile la tâche de surprendre l’auditoire. Les invités allemands ont pourtant réussi à le faire. Dans le très agité Dies irae (« Jour de colère »), le chœur se montre capable d’un contrôle hors du commun dans ses crescendos. En un infime espace de temps, les choristes passent du volume le plus doux à une impressionnante explosion sonore. Une autre surprise s’est avérée dans le célèbre Lacrimosa. Un tempo plus rapide qu’à l’ordinaire (est-ce le choix du chef ou celui des musiciens ?) a pour effet d’ajouter à l’angoisse générale et d’appuyer les divers contrastes. Ici, les violons font comme des vagues douces, puis violentes, et leurs accents sont sensibles, très émouvants. Au reste, c’est dans le Requiem que le Klangverwaltung et le Chorgemeinschaft ont fait montre de leur homogénéité. On pense, par exemple, aux parties fuguées de l’œuvre, où les diverses voix du chœur s’imbriquent parfaitement. Elles forment un bloc monolithique, jusqu’à ce qu’elles s’éloignent progressivement les unes des autres pour former différents paliers de son. L’orchestre s’y ajoute-t-il, l’enveloppe devient irrésistible. Notons enfin l’énergie avec laquelle les musiciens ont livré leur performance, sans doute insufflée par celle propre d’Enoch zu Guttenberg : sur son podium, le chef se donnait corps et âme à son chœur, à son orchestre, et sautillait avec frénésie – Nézet-Séguin n’est donc pas le seul !

Les prochaines destinations de l’orchestre et du chœur sont Toronto, New York, Philadelphie et Boston. S’ils y rencontrent le même succès qu’à Montréal, ils laisseront un souvenir marquant aux auditoires nord-américains.