Quelle plus séduisante perspective qu’un concert de musique française où l’irrésistible Gloria de Poulenc côtoie la magie de Daphnis et Chloé de Ravel ? Les artistes ne sont pas des moindres : Bernard Haitink dirigeant l’Orchestre National de France, le Chœur de Radio France sous la tutelle de Sofi Jeannin, et Patricia Petibon auquel le le Gloria sied si bien. Loin de s’aventurer sur des chemins anticonformistes, loin de toute prétention novatrice, c’est une admirable clarté dans la lecture et la réalisation que nous offrent les musiciens, une bouffée de musique française comme on les aime.

Bernard Haitink © Todd Rosenberg
Bernard Haitink
© Todd Rosenberg

Le Gloria, composé en 1959-1960, a cette liberté de ton et cette désinvolture qui, loin de tomber dans l’impertinence qu’on a pu lui reprocher, manifeste par sa ferveur même la nature de la foi du compositeur dévoué et cocasse qui aimait se qualifier de « curée de campagne » : sincère tout en étant ancrée dans la terre. Bernard Haitink transmet ici cette sincérité par la fidélité au texte et par la clarté de l’interprétation. Il touche juste en comprenant que la ferveur peut se passer d’effets, qu’elle est avant tout dans la vibration sonore, et qu’elle doit toujours le rester quand bien même la surface prend des airs truculents ou cavaliers. Le Gloria in excelsis Deo (Maestoso) impressionne d’emblée par sa lumière : timbres puissants et clairs du chœur dont la prégnance s’affirme naturellement avec l’orchestre sans la moindre bourrade. Par la truculence de ses rythmes de cancan Le Laudamus te (Très vif et joyeux) est un pied de nez à onze siècles de musique religieuse. Or par soucis d’intelligibilité Haitink choisit un tempo lent. Si l’on comprend sa démarche interprétative, force est de reconnaître qu’un tel tempo crée une inertie qui se développe aux dépens de la dynamique dont la dimension semble pourtant essentielle dans ce mouvement. C’est d’ailleurs l’un des seuls écueils du Gloria de ce soir. Entre intelligibilité et fluidité dynamique l’équilibre est parfois délicat, mais c’est du moins un parti pris tout à fait louable que celui d’Haitink. Dans le Domine Deus Patricia Petibon nous régale de sa voix dont le peu de vibrato transmet une vulnérabilité et un naturel idoines pour cette prière bouleversante. Le tempo est à nouveau lent, et instille une dimension tragique assez inattendue dans ce mouvement, aidé par la gravité du chœur qui déploie de magnifiques nuances. Dans le Domine filii unigenite l’orchestre nous arrose à coup de contrastes fringants et primesautiers savamment fignolés. Dans le Domine Deus, Agnus Dei l’introduction orchestrale se veut suave et langoureuse et laisse place à une Patricia Petibon convaincante dans l’errance mystique de sa voix qu’elle sait rendre fragile et angélique. Enfin, saluons le Chœur de Radio France qui sait nous prodiguer tantôt une puissance majestueuse tantôt de subtils pianissimi dans le Quid sedes ad dexteram Patris final.

Entendre Daphnis et Chloé dans son intégralité est toujours une expérience fascinante. Si ce ballet s’appuie sur les pastorales de l’écrivain grec Longus, Ravel est moins soucieux d’archaïsme que de fidélité à la Grêce de ses rêves, car c’est bien le rêve, l’enchantement et l’envoûtement qui font la magie de cette musique raffinée et audacieuse. L’interprétation s’inscrit ici dans la même lignée que celle du Gloria : clarté du son, respect du texte et intelligibilité de la lecture. Cependant, à nul moment ce parti pris ne semble aride ou froid, la partition contenant d’elle-même des richesses harmoniques et des raffinements rythmiques admirables. Les musiciens ne font rien de plus que donner à entendre ces merveilles d’écriture, cette luxuriance de la partition, mais ils le font avec brio, cela suffit et est remarquable. La clarté des différents pupitres, des strates et des affleurements successifs, le zèle avec lequel Haitink s’efforce de nous faire entendre les moindres détails, tout cela met au premier plan le chef-d’œuvre d’orchestration qu’est cette pièce. Poésie délicate dans les murmures du chœur a capella, sidération d’ordre cosmologique devant l’éveil de la nature qui accompagne le lever du jour ou délire frénétique dans la Danse générale (Bacchanale), c’est tout cela et bien plus que nous entendons ce soir.