Répertoire on ne peut plus convenu, petits paraphes obséquieux dans les programmes : difficile de se rendre au concert sans aprioris, dès lors qu'il est question d'aller écouter Hélène Grimaud. Du commentateur inexpérimenté qui la porte aux nues, à celui que le culte de l'image indispose... à qui se fier ? Il ne reste qu'à faire table rase et ouvrir grand les oreilles, pour en avoir le cœur net.

Hélène Grimaud © Mat Hennek - DGG
Hélène Grimaud
© Mat Hennek - DGG

Que faire ? Mal perçue de nombreux critiques, une médiatisation démesurée qui lui court dans le dos ; il serait pourtant bien déloyal de la ranger, sans autre forme de procès, auprès des mascarades du « middle ground » culturel. Il est certes tentant de reprendre ces stéréotypes pour l’appliquer à Hélène Grimaud, mais nier ses aptitudes pianistiques exigerait une bonne dose de mauvaise foi, sinon une très mauvaise oreille. Enfin, voudrait-on parler de marketing, on devrait alors incriminer avec bien plus de raison les chasseurs de joli minois ; ceux qui, mettant à l'essai le juste mélange de sex-appeal et d'engagement musical chez leur victime, tentent d'en faire monter le cours aux actions.

Ce soir, en guise d'amuse-bouche, le très sentimental Adagio de Barber, œuvre préférée des touristes de passage à Paris, figurant parmi le « Top 10 des morceaux de musique classique », si l'on en croit la vaste majorité des sites internet se livrant à pareille ignominie. Là encore, on est en droit de se demander quelle mouche a piqué le programmateur. Si l’œuvre en question, vue et revue, peut faire un bis larmoyant ; quelle idée saugrenue de la hisser en figure de proue, au tout début d'un concert ! Ceci étant dit, la performance n'est pas foncièrement désagréable. L'Orchestre de Chambre de la Radio Bavaroise propose le raffinement d'un son ténu à l'extrême, dans une cohésion quasi chambriste.

Cœur névralgique du concert, deux célèbres ré mineur : le BWV 1052 de Bach et le Concerto n° 20 de Mozart. En un siècle d'histoire interprétative, on aura tout vu, tout entendu : courses de vitesse, bouchers qui nous jouent ça au char d'assaut... À quoi faut-il s'attendre ? Le programme nous apprend crânement qu'Hélène Grimaud « dirige l’orchestre du clavier, comme le faisait Bach lui-même ». Soit. Seulement, « diriger du piano » sonne ici comme un vilain prétexte pour ramener sa partition sur scène, étant donné qu'elle n'en fait strictement rien. Ne décollant pas le nez des portées, sans un regard pour l'orchestre – qui pendant ce temps fait un boulot admirable –, la pianiste laisse le soin au premier violon de suivre le gré de ses fantaisies.

On sent que cette dernière a été élevée sous le règne Gouldien, et de sa fameuse version du 1052 (Bernstein, 1957, chez SONY), dont elle emprunte, peut-être inconsciemment, la plupart des phrasés et le choix des ornements. À ceci près qu'elle en pousse le rubato sans doute un peu plus loin, qu'elle traverse les solos à toute berzingue, sans jamais s'y arrêter – alors que Gould ménageait dans sa prose quelques petites pauses interrogatives. Hélène Grimaud n'aime visiblement pas l'horizontalité, et encore moins les doubles-croches. Quand elles ne sont pas noyées sous la pédale, ces dernières, très peu déliées, sonnent de manière un peu faiblarde. La structure du tout souffre également d'incohérences : ce n'est pas un Bach unique que nous avons entendu ce soir, plutôt un étrange triptyque.

Mozart ? Rien à signaler. Enfin si, ou si peu... quelques doigtés curieux, un troisième mouvement sur les chapeaux de roue, une sonorité vaguement futuriste – que l'on explique par l'extrême tension des cordes dans le réglage de l'instrument, un choix de la pianiste – et des fins de phrase pour la plupart inaudibles.

Le concert se clôt sur une des 107 symphonies de Haydn, la 60ème dite « le distrait ». Les symphonies de Haydn font partie de ces œuvres que bon nombre de mélomanes se targueront de ne pas écouter « par principe », voyant cela comme une preuve de bon goût. Mais l'Orchestre de Chambre de la Radio Bavaroise se chargeront de les dédire. Chant magnifique dans l'Adagio, frétillant maniaque du Presto : on avance à toute allure sans jamais dételer, mais pour le coup, sans perte de direction. On salue notamment la performance de Radoslaw Szulc, premier violon de l'ensemble, qui en assume la direction depuis son pupitre, et avec lequel on ne s'ennuie pas une seconde.

Si la pianiste de la soirée ne remporte pas notre adhésion, au moins a-t-elle le mérite de bien choisir ses partenaires de musique. Enfin, ce qui est certain, c'est que beaucoup des choix d'Hélène Grimaud paraîtraient insensés, si on ne les envisageait pas à la lumière d’une détermination sincère. Et tant dans ses combats auxiliaires, que dans sa musique. La pianiste française se garde d'ailleurs bien de contester les griefs formulés contre elle. « J'ai conscience d'agacer parfois, d'être peut-être trop présente dans les médias. Mais cela ne doit pas pour autant fausser le jugement que l'on porte sur mes interprétations. » déclare-t-elle, déplorant cet état de fait, sans toutefois chercher à l'esquiver. Mais si la sincérité et l'humilité sont des qualités souhaitables, elles ne définissent pas le rang artistique pour autant.

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