Fêter ses septante ans ? Pour Philippe Herreweghe, c’est un prétexte rêvé pour une tournée en Flandre, aux Pays-Bas et en Italie. La cinquantaine de concerts donnés par le chef d’orchestre dans les murs du Concertgebouw en quinze ans d’existence de ce temple de la culture brugeois témoigne à elle seule de son inlassable ardeur au travail. La sensationnelle série d’enregistrements sur son propre label Phi prouve en outre qu’il faut encore compter avec le Gantois. C’est aussi l’impression qu’a laissée le concert du Collegium Vocale, l’ensemble que le chef d’orchestre a créé voilà près de cinquante ans.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendrickx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendrickx

Après trois enregistrements et d’innombrables concerts, Herreweghe ne devrait plus rien avoir à ajouter à la partition de la Messe en si de Bach. Il en a pourtant proposé avec son ensemble une lecture engagée, avec une attention toute particulière à la symbiose entre texte et musique. S’appuyer sur la sensation chaloupée de la musique de Bach dont le Collegium Vocale détient le secret ? Il y avait plus que cela. À quelques instabilités près, ce fut un concert mémorable pour son intégrité et son authenticité.

Les défenseurs d’interprétations soignées et parfaitement équilibrées trouvent presque toujours à redire sur la musique de Bach en concert. Herreweghe a bien compris qu’une exécution publique doit miser sur d’autres qualités. Ainsi, le chef et son ensemble choisissent avant tout un discours clair et une expressivité marquée. En d’autres termes, les contrastes de la partition sont un peu accentués, sans cependant faire fi des principes esthétiques de la musique de Bach. On notera bien plutôt qu’Herreweghe, s’inscrivant dans un idéal de beauté aux fondements historiques, travaille les consonances et les dissonances. Non par souhait de renouveler l’expérience d’écoute, mais bien pour poursuivre son analyse du langage par lequel le compositeur a voulu communiquer.

La brève allocution d’Herreweghe à l’issue du concert allait dans ce sens. Il a expliqué qu’il en viendrait peut-être à proposer à l’avenir d’autres interprétations, et savoir que la vision d’Herreweghe continue à évoluer participe précisément de l’aura du personnage. L’un des éléments clés de la prestation du Collegium Vocale au Concertgebouw a été d’offrir au public la possibilité d’assister à la genèse de l’œuvre cataloguée BWV 232. L’évidence du récit a permis aux auditeurs d’en vivre l’intensité croissante. La conclusion tendre et salvatrice a fait l’effet d’une catharsis, précédée d’un émouvant solo d’Alex Potter, qui s’est d’ailleurs imposé comme la révélation de la soirée. Le contre-ténor a en effet savamment mêlé fragilité, lucidité et intelligence émotionnelle.

Par ailleurs, les valeurs sûres Hana Blažíková et Peter Kooij ont fait honneur à leur réputation d’interprètes d’exception. Hannah Morrison n’a convaincu que par à-coups, alors que Sebastian Kohlhepp a combiné une conduite de voix affinée et une impression d’urgence dynamique. Parachevé par le Collegium Vocale, dont Herreweghe a su une fois de plus entremêler chacune des voix en un ensemble éclatant, le concert a offert la souplesse vocale nécessaire. Les chanteurs ont pu en outre s’appuyer sur un continuo dynamique et énergique, pierre d’angle de cette lecture.

Les cordes, menées par une Christine Busch particulièrement sensible à la rhétorique de Bach, se sont fait remarquer par leur attention aux phrasés, aux formes toujours excentriques et pourtant instinctivement correctes. Elles ont laissé entendre avec délicatesse la capacité de Bach à reproduire sans mots des symboles chrétiens comme la croix, la résurrection, le péché et le Saint-Esprit. Le Collegium Vocale a néanmoins eu quelques défaillances, surtout chez les vents. Bart Aerbeydt n’a, par exemple, pas réussi à faire du « Quoniam tu solus sanctus » le paroxysme de la messe qu’il doit être. Ce que les bois ont néanmoins compensé par leur naturel narratif et leur sonorité unique. En décidant de reprendre une intonation, Marcel Ponseele a prouvé qu’une défaillance technique n’est pas nécessairement un désastre. Patrick Beuckels et lui restent les garants d’un pupitre de bois qui, plus que n’importe quel autre ensemble, offrent une interprétation organique et fervente de Bach.

N’en déplaise à la somme impressionnante de qualités individuelles, cette Messe en si restera surtout dans les mémoires comme une prestation du Collegium Vocale. Indépendamment de son âge, la direction d’Herreweghe semble en outre se faire plus limpide. Voilà qui promet pour les prochaines années… Nous attendons avec impatience la Bach Académie Bruges, du 24 au 28 janvier 2018 au Concertgebouw de Bruges, avec pour invité d’honneur Herreweghe.