Ancien danseur de la Batsheva Dance Company (Israël) où il fut formé dès son plus âge à l’école « gaga » d’Ohad Naharin, Hofesh Shechter s’est établi comme chorégraphe à Londres depuis une quinzaine d’années. Appuyée par une rythmique techno exaltante, sa danse est une déflagration qui repousse au-delà des limites physiques l’enseignement déjà très explosif de Naharin, jusqu’à entraîner les corps dans l’épuisement total. Avec Grand Finale, sa nouvelle création en première mondiale à la Grande Halle de la Villette, Hofesh Shechter présente un état convulsé et régressif du monde. Grand Finale est un point de rupture, l’apocalypse d’un monde qui chavire dans la violence, et probablement le travail le plus abouti et saisissant d'Hofesh Shechter à ce jour.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dix danseurs jaillissent de l’obscurité sur les premières notes égrenées par un petit groupe de musiciens présents sur scène. Les corps enchevêtrés avancent tel un magma tumultueux et s’emparent progressivement de l’espace. Telle une horde mue par une même force, la troupe semble former un tout, grâce à une chorégraphie de groupe exceptionnelle alternant des unissons éclatants, des motifs repris en canon, et des ruptures où le groupe se disloque, comme parcouru de spasmes. A peine perceptible au départ, un rythme de basse composé par Hofesh Shechter fait vibrer les danseurs, comme surgi de leurs entrailles. Cette pulsation inéluctable, lame de fond tellurique, les entraîne dans un crescendo chorégraphique, où la concentration est poussée à l’extrême, jusqu’à un état de transe. Les danseurs tombent et se relèvent, ouvrent les bras, extatiques, avant qu’une ultime déferlante ne les laissent brisés et gisants, la bouche ouverte pour dire l’horreur et la mort.

La gestion des intensités est particulièrement réussie, avec des interruptions aussi brutales que les reprises. Même lorsque les danseurs disparaissent de scène, la violence reste présente dans les silences, dans l’obscurité menaçante qui semble perpétuellement habitée, ou dans le mouvement des panneaux noirs qui s’avancent vers le public.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage
Peu avant l’entracte, les cordes jouent une valse légère, des bulles tombent sur scène, une allégresse inquiétante s’empare des danseurs, qui s’esclaffent et font sauter dans les airs un corps inanimé. Ce passage – tout à fait bauschien, notamment avec l’annonce de l’entracte – montre les danseurs dans un élan d’allégresse inquiétant, à la limite de la folie.

L’apocalypse de Grand Finale révèle avant tout une dimension très régressive de l’Humanité. Le fonctionnement en meute, la lumière ocre et terrienne, le traitement chorégraphique animal et asexué des corps, mais aussi les nombreuses allusions au folklore, à travers les cris et les chants traditionnels des Balkans que jouent les musiciens, évoquent une Humanité païenne et primordiale. Les costumes, pourtant, sont actuels, témoignant d’une inquiétude vis-à-vis de l’époque contemporaine qui pourrait préfigurer un repli identitaire et un retour à la barbarie. Grand Finale s’achève cependant sur une lueur d’espoir, avec des images de vie et d’amour. 

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