Le 5 janvier 2016, Pierre Boulez est mort, à l’âge de 90 ans. Trois semaines après, la Philharmonie de Paris lui consacrait une soirée hommage, conçue avec l'Ensemble Intercontemporain, l’IRCAM (tous deux fondés par Pierre Boulez), l'Orchestre de Paris, et le Conservatoire de Paris. L’hommage faisait alterner des compositions de Pierre Boulez et des films d’archives ou des lectures de ses textes. Pour célébrer l’homme, le maître, le génie, cet événement semblait nécessaire, bien qu’il n’ait pu évoquer en quelques heures l’intégralité des apports de Pierre Boulez au milieu musical. Ce qu’il a rappelé à tous, sans conteste, c’est l’intelligence hors du commun de ce visionnaire, dont l’importance au XXe siècle n’a pas d’équivalent.

Pierre Boulez © Ingpen Williams
Pierre Boulez
© Ingpen Williams

Pierre Boulez est un créateur à multiples facettes : compositeur, chef d’orchestre, théoricien, pédagogue, homme d’institutions, il a influencé et inspiré des générations entières tout au long de sa vie, et son rayonnement prend encore et toujours plus d’ampleur. En 2015, de son vivant, la Philharmonie de Paris avait organisé une grande exposition pour présenter l’œuvre musicale mais aussi la multitude d’actions entreprises par Pierre Boulez. On a l’impression de connaître à peu près cette figure majeure de la musique contemporaine, et pourtant on se rend compte progressivement qu’on ne découvrira jamais tout de lui, tant ses réalisations artistiques sont nombreuses et originales.

La Philharmonie est un endroit hautement symbolique pour rendre hommage à Pierre Boulez : c’est lui qui a eu l’idée de construire cette salle pas plus tard que dans les années 1970, ce qui aboutira dans un premier temps à la création de la Cité de la Musique. En ce mardi 26 janvier, alors que le public est encore en train de s’installer, des cuivres retentissent soudain au milieu des conversations, comme un signal venant d’en haut ; depuis le deuxième balcon, ils interprètent Initiale (1987), œuvre conçue comme un « work in progress » – choix tout à fait parlant, soulignant le caractère jamais terminé du travail en musique contemporaine… Pour vraiment commencer, un montage sonore est diffusé dans le noir, assemblage de témoignages et de souvenirs épars émanant d’artistes comme Pierre-Laurent Aimard, Sophie Cherrier, ou Gilbert Nouno. Les clarinettistes Jérôme Comte et Alain Damiens jouent alors quelques courts extraits du Dialogue de l’ombre double (1986), œuvre phare de Boulez : au jeu sur scène des instrumentistes fait écho l’intervention de leur « double », la partie enregistrée, spatialisée au moyen d’enceintes dans toute la salle (réalisation informatique IRCAM : Andrew Gerzso).

Après une introduction filmée où Boulez explique qu’un poème mis en musique est pour lui comme un objet recouvert par l’eau d’une fontaine (c’est-à-dire que le contenu, le texte, est placé au cœur du processus, et ensuite revêtu d’une parure de notes), on entend l’Improvisation I sur Mallarmé (« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ») puis un peu après l’Improvisation II (« Une dentelle s’abolit »), qui forment l’essence du cycle Pli selon Pli (1957-1962). La soprano Yeree Suh est accompagnée par des membres de l’Ensemble Intercontemporain dirigés par Matthias Pintscher. L’attachement de la soprano à la musique de Boulez est palpable, elle restitue les sonnets avec une très belle sobriété qui donne du relief à la complexité des intervalles et aux couleurs de l’orchestration. La partie chantée, plus vocalisée, de l’Improvisation II, contient une émotion particulièrement forte, pleine d’interrogations, quasiment lyrique, et tout en retenue.

Six violoncelles répondent au violoncelle soliste Eric-Maria Couturier dans Messagesquisse (1977), œuvre commandée par Rostropovitch à Boulez, où l’on sent une veine dramatique qui s’exprime à travers les effets obtenus par des modes de jeux variés. Dans Dérive 1 (1984), interprété par six élèves du Conservatoire de Paris dirigés par Bruno Mantovani, les ondulations créées par le phrasé et le mélange des timbres procurent une sensation de flottement, presque de ressac, qui naît des arabesques sonores engendrées par la répétition des accords.

Pour finir, après une vidéo où l’on découvre un Boulez très drôle alors qu’il est en train d’enseigner la direction à des élèves un peu dépassés par sa maîtrise d’une précision inégalable, l’Orchestre de Paris au grand complet s’empare de la scène pour jouer les Notations pour orchestre I à IV (1978-1980) puis VII (1997). C’est d’abord Matthias Pintscher qui dirige : avec sa gestuelle extrêmement rigoureuse inspirée de Boulez, il fait vivre les turbulences angoissées ou les tensions évanescentes de cette musique symphonique, parcourues d’une multitude de procédés qui engendrent une multitude encore plus vaste de sentiments en réponse. Puis Paavo Järvi prend en charge la direction des Notations pour orchestre VII. De façon très intéressante, on constate à quel point son approche est différente – et non moins réussie : il privilégie une vision globale des flux musicaux, plus qu’une mise en exergue des détails.

Entre ces interprétations vécues avec force, les lectures faites par Hervé Boutry, Frank Madlener, Catherine Tasca, Bruno Hamard et Laurent Bayle enrichissent notre écoute en nous donnant un aperçu des réflexions incroyablement stimulantes qu’a développées Pierre Boulez. Un mot s’impose, vibrant d’émotion : merci…

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