Cette représentation des Due Foscari de Verdi avait malheureusement ce dimanche un goût spécial. Les récents attentats qu’a connu la France étaient dans tous les esprits. Comment alors ne pas être touché par le fait que le public marseillais ait répondu largement présent lors de cette représentation que la direction de l’Opéra de Marseille a décidé de maintenir ?

Sofia Soloviy (Lucrezia Contarini) et Leo Nucci (Francesco Foscari) © Jonathan Rose
Sofia Soloviy (Lucrezia Contarini) et Leo Nucci (Francesco Foscari)
© Jonathan Rose

Dans ce contexte dramatique, ce qui aurait dû être une représentation classique d’opéra passe alors pour une manifestation, pour un véritable acte de résistance d’un peuple attaché à ses valeurs et qui refuse de plier face à la peur et au fanatisme. Cette représentation permet surtout de rappeler le bonheur de se réunir autour de la musique. Le bonheur d'être touché, transporté et d'exprimer son amour aux artistes; comme sait si bien le faire le public marseillais. En soit, un baume au cœur des plus efficaces !

Tout l’opéra tourne autour de la relation entre un père, le Doge de Venise, et son fils Jacopo. Ce dernier, condamné à l’exil pour trahison ne peut bénéficier du statut de son père. Impuissant face aux lois du Conseil des dix, le doge ne peut que constater la vacuité de son pouvoir. Pour corser le tout, le jeune Jacopo est marié avec Lucrezia et père lui aussi. Pareille intrigue ne souffre nullement d’être cantonnée à une version de concert.

Dans le rôle du vieillard au pouvoir discuté, Leo Nucci trouve un rôle sur mesure. Comment ne pas louer sa prestation ? Bientôt 40 ans de carrière ont fait de lui la référence toujours inégalée du chant Verdien. La prestation de cet après-midi est dans la lignée de cette miraculeuse carrière. Maître absolu dans un répertoire qu’il connaît et qui lui va si bien. Que dire sinon que la voix est superbement projetée, puissante et le timbre toujours aussi singulier. Les aigus sont rayonnants et sans force aucune. Parler de maîtrise technique avec un tel chanteur est un doux euphémisme.

Surtout, le style est superbe. Chaque parole est parfaitement intelligible. Chaque mot, chaque note est assurée avec une intelligence musicale absolue. Son interprétation va crescendo pour culminer au dernier acte lors de l’air « Questa dunque è l’iniqua mercede ». Il est simplement déchirant sur les paroles « rendete il figlio a me » (rendez moi mon fils). 

Grand sourire et généreux, Leo Nucci c’est aussi une personnalité. Ovationné par le public qui réclame un bis, il accepte sans se faire prier. Triomphateur de la soirée c’est debout que la salle l’accueille aux saluts tout en criant des « Viva Nucci » ou des « Brava Leo ». Chapeau bas.

Exister à côté d’une pareille pointure n’est pas une mince affaire et les autres protagonistes s’en sortent assez différemment.

Giuseppe Gipali qui interprète le rôle de Jacopo a pour lui une très belle technique qui lui permet un souffle continu et une projection assurée. Malgré un volume relativement en dessous de ses collègues il parvient à toucher par des phrasés élégants, un legato toujours maintenu et un style très italien. Les aigus sont aussi parfaitement nets. Cependant, le chanteur semble littéralement absorbé par sa partition qu’il ne quitte pas ou peu des yeux ce qui l’empêche de libérer totalement son interprétation. Ses scènes de duo notamment avec sa femme perdent en crédibilité et donc en émotion.

La Lucrezia de Sofia Soloviy impressionne dès les premières notes par sa puissance. C’est une furie qu’il nous est donné à entendre. Si ce caractère est présent dans l’œuvre notamment dans son air d’entrée, se limiter à ce seul tempérament finit par lasser voire agacer. Les scènes de tendresse ou les adieux entre la femme et son mari (qui devraient être déchirants) s’en trouvent affectées. Surtout, les phrases musicales manquent trop souvent de continuité et ni la musicalité ni le style (qui manque de raffinement) ne séduisent totalement. La faute également à une articulation pour le moins pâteuse. Le registre médium est pourtant magnifiquement assuré mais les aigus – quand ils ne sont pas en force – donnent à entendre très clairement des sonorités métalliques peu agréables.

L’Orchestre de l’Opéra de Marseille très en forme cet après midi semble en parfaite osmose avec la direction musicale de Paolo Arrivabeni. L’interprétation est très soignée et délicate. Mention spéciale pour les solistes, notamment la clarinette solo qui magnifie le thème de Jacopo par une interprétation très musicale et touchante.

Enfin, les chœurs maison sont également très convaincants grâce à une belle précision d’ensemble. Mention spéciale pour les pupitres masculins très en voix.

En définitive cette représentation était l’occasion de célébrer la musique coûte que coûte. La leçon de chant que le divin Nucci nous a donné à entendre permet à elle seule d’affirmer que le pari est réussi. La culture n’a pas cédé et elle a bien fait !