William Kentridge a créé avec la Handspring Puppet Company et le Ricercar Consort Il ritorno d’Ulisse in patria de Monteverdi en 1998. Depuis, ce spectacle a fait le tour du monde ; les 18 et 19 avril dernier, il s’est invité à l’Opéra Royal de Versailles. Procédant à des coupures assez importantes (surveillées par le maestro Philippe Pierlot), Kentridge offre une lecture bien particulière du mythe homérique mis en musique par Monteverdi : il nous projette dans un univers médical, clinique, par un choix de décor avec des gradins circulaires qui rappellent un ancien amphithéâtre de faculté de médecine. Les musiciens du Ricercar Consort y sont assis, comme pour assister à l'autopsie du corps d’Ulysse. Proche de l’imaginaire du XVIIe siècle, ce décor propose un univers également proche de nous, de nos hôpitaux. Sur le grand écran central en arrière-plan est projetée une riche imagerie du corps humain : des échographies, gastroscopies, angiographies, arthroscopies se mêlent à des dessins au fusain, représentant également l'anatomie ou des images plus poétiques, paysages ou architectures qui sont autant de clins d’œil aux temps mythiques.

<i>Il ritorno d'Ulisse in patria</i>, mis en scène par William Kentridge © ICKHEO
Il ritorno d'Ulisse in patria, mis en scène par William Kentridge
© ICKHEO

Le spectacle commence par l’arrivée d’un cortège qui amène sur un lit de morgue un corps mystérieux, couvert par un drap : une marionnette qui, grâce aux marionnettistes et aux chanteurs, commence à s’animer. Cette image initiale n’est pas uniquement le point de départ du spectacle mais aussi son aboutissement. Ulysse retrouve ici Ithaque et sa femme Penelope en rêve, dans le coma qui précède sa mort. Cette interprétation sombre est soulignée par l’éclairage tamisé de Wesley France. Celui-ci renforce l’impression de société secrète qui s’impose dès le prologue, avec la confrontation entre l’Umana Fragilità d’un côté et, de l’autre, le Temps, la Fortune et l’Amour. Kentridge préfère au récit une réflexion sur la nature humaine : l'artiste souhaite montrer Ulysse dans toute sa fragilité, mortal cosa, et non dans son image mythique, héroïque.

Cependant la dimension mythique s’efface un peu trop derrière une réalité « clinique » dominante : Kentridge délaisse Ithaque pour les images froides des hôpitaux de Johannesburg, sa ville natale. Les images de la vidéo se révèlent parfois judicieuses : elles soulignent avec justesse le jeu des prétendants ou donnent habilement l'illusion d'une traversée, les paysages défilant derrière Eumée et Ulysse en route vers le palais d’Ithaque. Mais le metteur en scène se montre régulièrement moins inspiré, utilisant des images trop pléonastiques ou triviales – comme ce dessin d’un cœur transpercé par des flèches lorsqu’Amour chante. Vingt ans après sa création, cette vidéo mériterait une cure de jouvence.

L’idée ingénieuse de cette production reste en revanche l’utilisation des marionnettes, imaginées par Adrian Kohler. On reste fasciné déjà par le minutieux travail d’artisan dans la sculpture du bois. Ce travail détaillé se retrouve dans la manipulation des marionnettes par la Handspring Puppet Company, d’une élégance et d'une grâce irréelles. Et les chanteurs y participent aussi. Comme les marionnettistes, ils ont reçu pour consigne de ne pas exister en dehors de la marionnette : pas de contact visuel direct avec le public, mais toujours à travers les marionnettes. Celles-ci suivent exactement le rythme de la respiration des chanteurs, ce qui produit un effet saisissant.

<i>Il ritorno d'Ulisse in patria</i>, avec les marionnettes de la Handspring Puppet Company © ICKHEO
Il ritorno d'Ulisse in patria, avec les marionnettes de la Handspring Puppet Company
© ICKHEO

Concernant le plateau proprement vocal, le ténor Jeffrey Thompson offre une belle performance dans le rôle-titre, même s'il tombe parfois dans un surjeu dangereux, dérapant à quelques moments dans les aigus. La mezzo-soprano Romina Basso incarne une Penelope gracieuse et pieuse. Son timbre puissant et charnu souligne le côté décidé de son personnage. Un moment mémorable de la soirée est le duo qu’elle forme avec la soprano Anna Zander dans le rôle de Melanto. Celle-ci déploie un timbre brillant et équilibré qu’on a pu déjà admirer dans le prologue – elle incarnait alors Fortune. L'excellent baryton-basse Antonio Abete chante d’abord le Temps, dans une veine proprement terrifiante, avant de s'avérer un imposant Neptune, pour endosser à la fin le rôle d’Antinoo, un des prétendants de Penelope. Son timbre ténébreux aussi bien que son jeu nous tiennent rivés dans notre siège à chacune de ses interventions. La soprano Hanna Bayodi chante elle aussi une remarquable Minerve, après une prestation un peu effacée en Amour pendant le prologue. Víctor Sordo impressionne quant à lui dans le rôle du berger Eumée, plus que celui de Jupiter. Quant à Jean-François Novelli, s’il chante un Telemaco correct, c’est dans le rôle de Pisandro, autre prétendant de Penelope, qu’il se montre savoureux. De manière générale, les scènes des trois prétendants, notamment celle où ils sont soumis à l’épreuve de l’arc, remportent un franc succès.

Saluons enfin la prestation du Ricercar Consort, sous la direction de Philippe Pierlot (également à la viole de gambe). L'ensemble propose une lecture équilibrée, empreinte d’une grande sensibilité, et s’inscrit parfaitement dans l’ambiance qui domine la soirée : chambriste, intimiste.

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