L'argument du Triomphe du Temps et de la Désillusion, petit bijou du jeune Haendel (22 ans !) fraîchement arrivé à Rome, est simple comme bonjour : la Beauté s'allie au Plaisir et confronte le Temps et la Désillusion. En se regardant au travers du miroir de la vérité, la Beauté s'éloigne peu à peu du Plaisir pour rejoindre le Temps et la Désillusion. Mais surprise ! Si l'intrigue tourne autour de l'évolution de la pensée de la Beauté, ce soir, c'est à plus d'un titre le Plaisir qui se taillera la part du lion...

Les Accents
© Philippe Matsas

L'oratorio s'ouvre par une Sonata qui fait la part belle aux instruments concertants. C'est d'abord les violons de Thibault Noally (soliste conducteur de son ensemble Les Accents) et Claire Sottovia (étrangement placée en retrait derrière lui), habiles mais peu inventifs dans la multiplication des coups d'archet et des modes de jeu ; ensuite, les excellents hautbois de Rodrigo Gutiérrez et Jon Olaberria, à la virtuosité et à la qualité d'écoute exceptionnelles.

La première à chanter est Ana Maria Labin (la Beauté). Grande habituée des rôles mozartiens, elle déploie dans sa voix la même rigueur que demandent les rôles de Fiordiligi ou Donna Anna : très belle maîtrise de la ligne (la voix ne faiblit jamais, et évolue naturellement vers le point convergent de la phrase), un timbre très égal quelle que soit la tessiture (avec en particulier de magnifiques mediums), et la capacité de varier les nuances sur de très longues tenues : quel sublime piano sur les notes aigues dans « Io sperai trovar nel vero » !

Quant à Julia Lezhneva (le Plaisir), c'est bien simple : elle crève l'écran, de par son attitude sur scène, enjouée et clairement dans le plaisir de la performance, jusqu'à ses tenues vestimentaires variées. Mais il faut surtout dire que ses capacités vocales sont ahurissantes. Son art de la vocalise, tout bonnement déconcertant, se caractérise par un souffle d'une endurance colossale, une légèreté qui se passe de tout appui rythmique, et une attitude volontairement spectaculaire – quand l'artiste vient interpeller le public sur l'exploit même de ce qu'elle est en train de faire, dans un air de défi. Est-ce too much, comme aurait dit Haendel dans sa vie londonienne ? Assurément. Mais devant une telle attitude, on attend forcément les reprises ornées avec d'autant plus d'intérêt. L'air de bravoure « Un pensiero nemico di pace » (d'ailleurs « volé » à la Beauté) laisse le public bouche bée, avec sa partie centrale lente (presque trop, ce soir : mais c'est si beau !) qui s'étire dans une nostalgie sentimentale, et sa grande vocalise, véritable défi de cohésion pour le violon solo et la chanteuse.

Du côté des hommes, on est un peu déçu par Krešimir Špicer (le Temps), même s'il faut lui reconnaître le mérite d'avoir remplacé au pied levé un Emiliano Gonzalez Toro souffrant. Malgré un timbre puissant qui fait trembler les murs, ses vocalises ne sont pas très précises et son attitude constamment dans le surjeu l'empêche de stabiliser sa voix. C'est néanmoins bien plus convaincant lors des ensembles, notamment le duo « Il bel'pianto dell'aurora » avec son partenaire masculin Carlo Vistoli (la Désillusion). Ce dernier est par ailleurs un excellent chanteur, au timbre élégant et gracile. Il est le seul à proposer des diminutions qui ajoutent aux œuvres une plus-value dramatique (et pas seulement virtuose).

Ce très beau spectacle s'achève sur le temps suspendu du fameux « Tu del ciel ministro eletto », où le violon solo Thibault Noally fait montre d'une simplicité et d'un dénuement qui l'honore. Mais, désillusion ! Sans même que l'on s'en aperçoive, par son interprétation très intérieure, remarquable et d'une sensibilité à fleur de peau, le sommet dramatique de l'ouvrage s'était déplacé sur le fameux « Lascia la spina »... Et le fameux finale vers lequel converge pourtant toute l'émotion de l'œuvre ne nous émeut pas autant. En déplaçant ainsi la construction émotionnelle et donc le sens de l'ouvrage, l'équipe artistique nous a offert de bien beaux moments de musique... mais ne semble pas avoir retenu la leçon de Haendel : car la Beauté peut-elle ainsi cesser d'être la construction cohérente d'un tout, pour ne devenir qu'une succession de Plaisirs ? 

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