Composés par Tchaïkovski et présentés lors d’une même soirée au Théâtre Mariinsky en 1892, l’opéra en un acte Iolanta et le ballet Casse-Noisette n’avaient depuis plus jamais été représentés ensemble. Iolanta / Casse-Noisette, créé à l’Opéra de Paris il y a deux ans, est une co-création d’envergure qui rassemble les talents du scénographe Dmitri Tcherniakov et des chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui, Édouard Lock et Arthur Pita. Avec génie, les quatre artistes sont parvenus à ressusciter le diptyque oublié en recomposant une œuvre sublime et unifiée, où la grâce du chant et de la danse se répondent dans un univers enchanteur.

<i>Iolanta</i> à l'Opéra Garnier © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Iolanta à l'Opéra Garnier
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Bien que les deux œuvres aient été présentées ensemble à l’origine, elles furent conçues séparément et juxtaposées sans forcément se répondre, à une époque où la mode était aux longs opéras wagnériens. Il n’était d’ailleurs pas évident de tisser un lien entre le livret romantique médiéval d’Iolanta et le rêve éveillé à travers le royaume de sucre de Casse-Noisette. Dmitri Tcherniakov, avec beaucoup de finesse, parvient pourtant à créer une continuité naturelle entre les deux œuvres. Au lieu de séparer les œuvres par un entracte, il place deux entractes au milieu de chacune, afin qu’Iolanta et Casse-Noisette s’enchaînent sans interruption. Lorsque l’opéra s’achève, le plateau de scène recule, laissant apparaître au premier plan l’intérieur bourgeois d’un salon en fête, où des convives applaudissent le spectacle Iolanta. L’orchestre égrène les premières notes de Casse-Noisette tandis que les artistes lyriques saluent le double public – réel et fictif. Si la mise en abyme est une astuce souvent courue dans la mise en scène contemporaine, celle-ci est particulièrement à propos. Tout aussi subtil, Tcherniakov révèle les parentés entre certains personnages, qu’il habille et dirige en miroir dans les deux tableaux : le chevalier Vaudémont d’Iolanta et le prince de Casse-Noisette sont tous les deux nommés Vaudémont et coiffés d’une perruque rousse ; une proximité semblable est introduite entre le médecin maure Ibn-Hakia, qui sauve Iolanta de la cécité, et le parrain magicien Drosselmeyer, qui entraîne Marie dans un songe poétique.

Iolanta raconte le destin miraculé d’une princesse aveugle et ignorante de sa cécité, qui recouvre la vue par la force de la volonté et de l’amour. L’argument est certes un peu naïf. Mais la sobriété de la mise en scène et la poésie du livret portée par de très beaux airs incompréhensiblement oubliés – notamment la berceuse où bourdonnent des chœurs angéliques ou encore le chant d’espoir du médecin – donnent de l’épaisseur au drame. Subtile, la jeune soprano Valentina Naforniţă varie avec intelligence l’intensité de son chant. Dans le rôle du Roi René, on retiendra aussi la performance de Krzysztof Bączyk.

<i>Casse-Noisette</i> à l'Opéra Garnier © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Casse-Noisette à l'Opéra Garnier
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Très contemporain, le Casse-Noisette du trio Pita / Cherkaoui / Lock, avait déplu à certains. Il est vrai que le travail sur le mouvement pur n’est pas particulièrement marquant, et que le génie de ce voyage onirique vient plutôt de la mise en scène et de la chorégraphie inouïe des compositions en groupe. Dans le rôle de Marie, Marine Ganio allie musicalité avec un véritable sens théâtral, plus équilibré que Valentina Naforniţă dans Iolanta.

Le tableau de l’anniversaire, signé Arthur Pita, est remarquable. Plutôt que d’exhumer une pantomime datée, Arthur Pita renoue avec ce penchant du ballet pour la dramaturgie en mettant en scène une vraie fête contemporaine, où les convives s’amusent bruyamment et se prêtent à un brillant jeu de chaises musicales, tandis qu'un enfant en costume de super-héros joue les trublions. Arthur Pita révèle véritablement la partition grâce à une mise en scène musicale et naturelle : Marie reçoit en cadeau d’anniversaire le vinyle de Casse-Noisette, et c’est ainsi que démarre la Marche du premier acte.

<i>Casse-Noisette</i> à l'Opéra Garnier © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris
Casse-Noisette à l'Opéra Garnier
© Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

À la fois plus sombres et plus oniriques, les tableaux composés par Lock et Cherkaoui racontent la nuit de rêves et de cauchemars que traverse Marie. L’univers qu’ils imaginent est incroyablement esthétique et formidablement émouvant. À la nuit tombée, les invités reviennent dans la pièce et la fête se transforme en un bal de vampires. La mère de Marie change de visage, des sosies du prince et de Marie elle-même fourmillent, le royaume des neiges se révèle un monde de moujiks en haillons, des écrans font apparaître des visions terrifiantes de forêt où rôdent des loups et un hippopotame géant, enfin, les célèbres danses de caractère de Casse-Noisette sont dansées par des sosies de Marie et des jouets géants.

Casse-Noisette raconte le songe de Marie qui voit sa vie défiler en une nuit : l’amour, la joie, la peur, la vie et la mort. Rêvant l’amour dans d’émouvants pas-de-deux, elle court à la recherche de son prince qui se dérobe sans cesse à sa vue, absent ou remplacé par un sosie. La « Valse des Fleurs », moment de grâce véritablement suspendu, illustre cette lutte entre l’amour et la mort : quatre groupes de sosies de Marie et du prince se succèdent sur la piste de danse, jeunes puis progressivement plus vieux, jusqu’au dernier groupe, très âgé et clairsemé par les disparitions de certains. À la fin de la danse, un seul homme reste en piste et cherche l’aimée dans le noir, tandis qu’un harmonica reprend tristement l’air de la valse.

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