De la scène du Teatro Real de Madrid en 2012 au Festival D'Aix en Provence en 2015 jusqu'à l'Opéra de Lyon ce soir, Iolanta et Perséphone triomphent où qu'elles passent. Point de lever de rideau théâtral, le plateau est donné à voir à tous avant que les premières notes du prologue de Iolenta de Tchaïkovski ne résonnent. C'est avec bonheur que nous pouvons admirer à nouveau les quatre portiques du décor superbement épuré de George Tsypin, surmontés de quelques sculptures d'un autre lieu à la beauté atemporelle. C'est au cœur de ce décor fixe – seul le fond de scène change, proposant ainsi différents tableaux aussi évocateurs les uns que les autres – qu'évoluent les personnages. D'une porte à l'autre, de l'avant vers l'arrière, chaque déplacement est amplifié par un jeu d'ombres symbolique, chaque mouvement sublimé par l'exceptionnel travail de lumières de James F. Ingalls.

<i>Iolanta</i>, mise en scène de Peter Sellars © Javier del Real | Teatro Real
Iolanta, mise en scène de Peter Sellars
© Javier del Real | Teatro Real

L'orchestre, placé sous la puissante direction de Martyn Brabbins, brille de mille feux et apparaît comme un personnage à part entière en ce que chacune de ses intentions est absolument mimétique du cheminement de Iolenta de l'ombre à la lumière. Les nuances sont riches, les couleurs éclatantes et servent la narration. Le discours musical est renforcé par la présence d'un quatuor à cordes en scène, magnifiant notamment la berceuse des amies de Iolenta. La distribution excelle. Nous retrouvons avec joie Ekaterina Scherbachenko, parfaite Iolenta : elle s'impose simplement, agile dans tous les registres et nous ravit de somptueux pianissimi. Dmitry Ulyanov, campe un roi de Provence magistral, l'engagement est immense et sa prière saluée par de longs applaudissements. Le ténor Arnold Rutkowski rayonne également, les aigus sont clairs et puissants, le jeu intense. L'on ne peut passer sous silence la superbe interprétation de Sir Willard White en médecin maure – son grand air est d'une musicalité des plus raffinées – ni celle de la très jeune Karina Demurova, aux graves sombres et chaleureux.

Peter Sellars parvient sans surprise à nous offrir un spectacle d'une grande humanité. Le ton est juste. La gestique toute particulière au grand maître de la mise en scène illumine le plateau. Les mains sont très singulièrement mises en valeur faisant de chaque mouvement un véritable tableau symboliste. L'on regrette peut-être cependant que le spectacle ne soit complet que de face. En effet, l'action se concentre essentiellement autour du portique côté cour et les effets de perspectives sont tronqués pour un spectateur placé de côté.

Comment enfin ne pas mentionner le travail du chœur de l'Opéra de Lyon, préparé par Bohdan Shved ? La qualité de leurs interventions est indéniable et le chœur final extrait de la Liturgie de Saint-Jean Chrysostome de Tchaïkovski est un ravissement pour le cœur comme pour l'esprit. Ces minutes a capella nous envoûtent et témoignent d'une extraordinaire écoute entre les chanteurs. Le temps suspend son vol. Véritable moment de grâce, cet instant est indéniablement le moment inoubliable de la soirée. Iolenta découvre la clarté de l'amour et nous, spectateurs, ne pouvons qu'applaudir à tout rompre cette divine lumière.

<i>Perséphone</i>, mise en scène de Peter Sellars © Javier del Real | Teatro Real
Perséphone, mise en scène de Peter Sellars
© Javier del Real | Teatro Real

Qu'en est-il à présent de Perséphone ? Comment faire se répondre une princesse du XVème et une déesse de la mythologie grecque ? L'enchantement est commun d'une œuvre à l'autre bien que les trajectoires des deux héroïnes soient diamétralement opposées : l'une va de l'obscurité à la lumière par amour tandis que la seconde quitte la vive lumière du printemps pour consciemment joindre les ténèbres. Pauline Cheviller interprète une fervente Perséphone et triomphe de l'académisme du poème de Gide, en parfait accord avec Paul Groves, interprétant Eumolpe : la diction est excellente, la disponibilité scénique également. Les danseurs, doubles figures ondoyantes des personnages, glissent sur la scène comme dans un rêve et l'on suit le dessin de leurs mains comme l'on suivrait le destin de Perséphone, subjuguée par Pluton. Le chœur accompagné des enfants de la Maîtrise, joue là à nouveau un rôle crucial ; véritable personnage à part entière, toutes leurs interventions nous ravissent.

Nous quittons donc l'Opéra de Lyon avec de sublimes images en tête et nous faisons témoins d'un incroyable hommage rendu à l'art : l'opéra devient tableau.