L’œuvre de Rossini donnait l’occasion à la mise en scène (Laura Scozzi) d’explorer les réminiscences contemporaines offertes par le livret d’Angelo Anelli. L’angle choisi est celui des relations, plutôt conflictuelles et violentes entre hommes et femmes. L’opéra était transporté dans des temporalités successives : l’Alger et monde actuels, avec son attirail technologique (télévision, portables, etc.), et l’Alger aux prémisses de la colonisation française avec le tableau de Théodore Leblanc (1930) en arrière-plan. Les mauresques accueillent le spectateur avec un décor (Natacha Le Guen de Kerneizon) pivotant montrant 4 faces, 4 pièces de vie modifiées sur leurs faces cachées en coulisse. Les costumes suivent la translation (Tal Shacham). Antonino Fogliani , du bas de la fosse, ouvre péniblement le combat à venir, légèrement handicapé par l’acoustique. L’installation vidéo d’ouverture annonce le ton conflictuel de l’opéra et pose la problématique. Les deux visages se meurtrissent de baisers transformés en coup au fur et à mesure que l’orchestre se déplace du lancinant hautbois vers la frénésie des cordes. Ce couple, cet Homme et cette Femme reviendrons en leitmotiv tout au long des deux actes, montrant à la fois la passion du désir et la violence de sa résolution à travers de multiples meurtres de l’un ou de l’autre. L’ironie de la metteuse en scène les faits diriger le chœur, à moins qu’il ne s’agisse du cœur épris ?

A. Lefèvre (Haly), P. Spagnoli (Mustafà), G. B. Akselrod (Elvira), V. Yarovaya (Zulma) © Patrice Nin
A. Lefèvre (Haly), P. Spagnoli (Mustafà), G. B. Akselrod (Elvira), V. Yarovaya (Zulma)
© Patrice Nin

La production ne cesse de jouer avec les relations dominés/dominants, jusque dans des métaphores canines à plusieurs reprises, elle joue aussi avec les quiproquos, avec les corps, avec les habitus (publicité, télévision, machisme). Avec beaucoup de clichés. Le truculent Mustafà (Pietro Spagnoli) est présenté en Berlusconi, infidèle maladif, dénonçant l’orgueil des femmes par grandes salves – alors qu’on le voit en permanence sur le petit écran en interview -, répudiant sa femme Elvira (Gan-ya Ben-Gur Akselrod), la réduisant à la domestication et à l’alcoolisme. Elle restera très en-dessous du reste du plateau tout au long de la pièce : était-ce volontaire ? Sa discrète suivante Zulma (Victoria Yarovaya), elle, montre une voix de mezzo puissante et rayonnante. On entre un peu plus dans le politique et le dramatique avec l’enlèvement d’Isabella (Marianna Pizzolato) et de Taddeo (Joan Martín-Royo), échoués clandestins sur les côtés algériennes. Tombés entre des marchands d’êtres humains, échappant au viol collectif, Isabella use de ses charmes pour appâter au sens propre les hommes de main de Mustafà et, repérée par Haly (Aimery Lefèvre), elle s’extirpe d’un devenir misérable. Se faisant passer pour l’oncle d’Isabella, Taddeo, sorte de touriste ringard portant la banane, accède à la dignité de kaïmakan du fait des vues de Mustafà sur Isabella.

Lindoro (Maxim Mironov) est le seul à paraître moral, avec un chant très aérien, et une voix de tête qui ne perd pas pour autant sa puissance. La garden party du début du second acte voit la plan d’évasion de Lindoro et d’Isabella se mettre en place. Elle promet à un Mustafà fou amoureux son hymen contre sa promesse de devenir Pappataci bienheureux. Drogué, celui-ci laisse place à un personnage presque sénile, pour qui on aurait presque de la pitié. Isabella, pourtant sûre de sa domination, choisit, après un nouveau défilé de clichés, de se transformer en catwoman avec cravache afin de pouvoir attacher le bey. Ses anciennes « girls » lui jettent son argent à la figure. Taddeo comprend la supercherie et décide de fuir la sanction à venir. Mustafà ne reprend ses esprits qu’un peu tardivement. Son coffre a déjà été cambriolé ainsi que ses biens. Le Sésame des Italiens a disparu : leurs passeports permettant un retour dans la patrie. Au final l’Homme-paon est tenu en laisse par la Femme. Pas certain pour autant que la femme en sorte grandie.

In fine, le public, lors des applaudissements finaux, est divisé entre enthousiasme et réprobation, entre bravo et huées à l’entrée de Laura Scozzi sur les planches pour le salut. Comme pour les Indes galantes en 2012, l’effet de saisissement est réussi, mais la surprise est moindre. Tous, en tout cas, se positionnent et réagissent à sa proposition. Le succès se situe peut-être là.