La conférence scénique a depuis quelques années un succès croissant. Le monde symphonique suit le mouvement dans la programmation de musique de chambre, mais ce n’est pas totalement illogique que des obstacles organisationnels et financiers surgissant souvent. Convoquer un grand effectif pour à peine une heure de concert ? Difficile à faire avaler ! À moins que ? Que les organisateurs du Budapest Festival aient fait salle comble au Concertgebouw avec juste la partition moderniste et relativement brève du Mandarin merveilleux au programme – voilà ce que l’on peut appeler une performance.

© Ian Douglas
© Ian Douglas

C’est précisément le commentaire musical et dramaturgique du chef d’orchestre, illustré en direct par l’orchestre qui a rendu l’œuvre accessible à un public de novices. Au fil de son introduction, Fischer s’est en outre révélé doué non seulement d’une grande intelligence, mais aussi d’un sens artistique teinté de passion et d’humour. Une combinaison de choix pour éclaircir la ligne narratrice, s’imprégner de la vaste palette de détails de la partition de Bartók et comprendre pourquoi, dans son contexte historique, l’œuvre est restée dans l’ombre d’un autre répertoire après sa première retentissante.

L’introduction était donc exactement ce qu’elle devait être : inspirée, conviviale et intelligente. Autant de qualificatifs repris après l’intermède pour l’interprétation par Fischer de l’exubérant opus 19, BB82. Qualifiant la partition d’exceptionnellement naturaliste et physique, le chef d’orchestre a consacré son interprétation à rendre l’écriture aussi limpide que possible, pour en faire ressortir les nombreux effets. Batailleur, tapageur, menaçant, frivole, amoureux, mystique, érotique : Bartók passait avec une souplesse étourdissante d’une ambiance à l’autre. Le Budapest Festival Orchestra a révélé cette palette d’atmosphères avec une impressionnante précision.

Pour la troisième journée consécutive, les cuivres ont démontré pourquoi on les compte parmi les meilleurs au monde. Une technique infaillible, un son d’ensemble équilibré et une grande sensibilité aux intentions du compositeur : ce pupitre a été le plus épatant de la soirée. Les bois se sont quant à eux montrés tour à tour âpres et lyriques. Grossiers et tendres, déclinant toute la gamme intermédiaire : ils ont avec un plaisir évident déroulé pour l’auditeur une intrigue digne d’un dessin animé. Un impressionnant pupitre de cordes, assorti d’une série de percussions, complétait la distribution avec un grand engagement. L’intelligence tacite avec laquelle ces musiciens parviennent à interpréter les intentions de leur chef est et reste un phénomène unique au monde.

© Concertgebouw Brugge
© Concertgebouw Brugge
Parce que la pantomime de Bartók n’est parfaitement mise en valeur que si le récit est effectivement représenté, Fischer s’est associé à l’un de ses compatriotes, le chorégraphe Krisztián Gergye. La compagnie de danse de ce dernier n’a pas offert une traduction littérale de la musique, parce qu’ une mise en scène dogmatique – pour reprendre les mots de Fischer –  ne correspondant plus à l’esprit de notre temps. Par ailleurs, Gergye n’est pas une figure du théâtre abstrait : sa compagnie et lui privilégient plutôt des représentations figuratives et concrètes.

Malheureusement, le manque de synchronisation entre image et son a entraîné une sollicitation extrême du public, précisément parce qu’il ne pouvait se laisser porter par un flux allant de la musique au récit. En outre, certaines caractéristiques stylistiques de Gergye paraissaient trop conventionnelles pour une partition assimilée aujourd’hui encore à un coup de boutoir à l’esthétique traditionnelle. Autrement dit, la mise en scène, bien que globalement gracieuse et virtuose, a gêné la musique. Ce qui n’a rien enlevé au fait que l’intrigue était magnifiquement campée par Fischer et les siens.

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