Une vingtaine de musiciens sont installés au fond de la scène, devant le mur au-dessus duquel s'élèvent les gradins où prend place le public de la Philharmonie qui écoute et voit les instrumentistes de dos. Ivan Fischer prend place au milieu d'eux qui vont jouer debout, à l'ancienne. Très bien, se dit-on pour la Troisième Suite pour orchestre de Bach. C'est sans compter sur ce fichu mur : concave, il renforce le grave, du moins de la place où nous sommes (deuxième rang du premier balcon), avec de surcroît une tonique autour de 80-110 Hz qui empâte la contrebasse et les violoncelles. Du coup, on perd évidemment une grande partie de l'intérêt d'une telle formation réduite jouant sur « instruments d'époque », déjà un brin perdue dans l'acoustique réverbérée de la Philharmonie.

Ivan Fischer © Budapest Festival Orchestra
Ivan Fischer
© Budapest Festival Orchestra

Et c'est bien dommage ! Car une telle formation permet de réaliser au mieux ce que Nikolaus Harnoncourt, Franz Brüggen et quelques autres nous ont appris depuis les années 1960 : la basse doit être nette, articulée, riche de rebonds, socle sur lequel les dessus peuvent se déployer plus librement, avec cette fantaisie et ce rubato qui font avancer un discours dès lors débarrassé de cette glaise qui colle au sol. Fischer a beau être incisif, prendre des tempos alertes, bien différencier par l'articulation le poids et la pulsation, les musiciens ont beau être d'une virtuosité sidérante, les cordes d'une justesse impeccable, les trompettes naturelles être elles aussi, magnifiques de précision, enfin autant qu'on puisse l'être sur cet instrument terriblement difficile à maîtrise dans l'aigu, quelque chose ne fonctionne pas par la malchance conjuguée d'une acoustique inadaptée et d'un placement inopportun des musiciens sur scène. La fameuse « Aria », prise dans un tempo allant et sans vouloir faire pleurer Margot, sera sans doute la pièce qui sera la moins abîmée par les conditions acoustiques... 

Vient le Concerto en ré mineur KV 466 de Mozart, celui-là même que Nelson Freire, le Philharmonique de Radio France et Bernard Labadie viennent de donner, vendredi 13 octobre, dans le Grand Auditorium de Radio France. Chic !, se dit-on, il va être possible de confronter deux visions historiquement informées. Que nenni ! Ivan Fischer donne ce concerto avec... 10 premiers violons. C'est à n'y rien comprendre. Faut-il vraiment limiter à Bach, ce louable souci ? Ne faut-il pas aussi réviser ses classiques pour ne pas reproduire des schémas hérités des années 1950 ? Bon, attendons d'entendre.

Emanuel Ax entre en scène. Il n'a rien du soliste un brin poseur. C'est un musicien que les Parisiens entendent de plus en plus souvent ces dernières années. Il est né dans cette partie de la Pologne qui a été allemande et ukrainienne au hasard de temps troublés, émigré aux Etats-Unis quand il était gamin, élève à la Juilliard School de New York avec Mieczyslaw Munz, premier mari de Nela Rubinstein et grand pédagogue détenteur du meilleur de la culture européenne d'avant la Seconde guerre mondiale. 

A peine le silence venu dans la Philharmonie, Fischer lance l'orchestre. Que c'est sombre, pâteux, pas bien stable sur le plan rythmique, pas non plus parfaitement en place. Et cette réverbération qui épaissit l'orchestre n'arrange rien. Le soliste entre... Du grand piano, au son rond, dense, plein. Mais un brin convenu, sans recherches particulières d'articulations, de couleurs, de nuances. Du grand piano, oui, et c'est un peu le problème. Ax parle haut : il est le soliste... Pas sur le plan de l'expression, car c'est un excellent musicien et il ne lui viendrait pas à l'idée d'en faire des tonnes, de prendre la pose pour nous délivrer son Mozart à lui, mais plutôt en étant toujours devant, premier sur le podium, ne sachant pas toujours passer au second plan. Ivan Fischer ne donne, lui, pas dans la subtilité et ose même un ou deux rallentendos sentimentaux, sans pour autant faire en sorte que son orchestre soit impeccablement ensemble et avec le soliste. Et puis, ce timbalier, isolé à plusieurs mètres des musiciens, fait-il la tête d'être ainsi mis au coin ? Toujours est-il qu'il fait la grève du zèle et tapote quand il faudrait ponctuer et pousser les musiciens de l'avant.

Emanuel Ax © Lisa-Marie Mazzucco
Emanuel Ax
© Lisa-Marie Mazzucco

Le premier mouvement sera le moins réussi des trois, mais la « Romance » ne sera pas idéale pour autant. Ax marque beaucoup le chant à la main droite, certes d'un son magnifiquement timbré, mais toujours le même et sans cette cambrure qui maintiendrait notre esprit en éveil. Et le voici qui ornemente ! On ne comprend plus rien. L'orchestre joue un Mozart d'arrière-garde, le soliste a choisi un grand Steinway et le voici qui ajoute de façon historiquement et musicalement juste des notes pour boucher les « trous » laissés par Mozart dans sa partition, comme s'il jouait un piano-forte de Stein dont le son ne tient pas, superbe mais faible en projection et en densité... Emanuel Ax qui a enregistré de bien belle façon l'oeuvre concertante de Chopin avec Charles Mackerras, l'Orchestre du siècle des Lumières, en usant d'un piano Erard de 1851 doit quand même bien se rendre compte que quelque chose ne va pas. On est loin, loin, loin de Labadie, du "Philar" et de Nelson Freire cinq jours plus tôt...

Acclamé, Ax revient pour un bis. Et lequel ! Der Müller und der Bach de Schubert arrangé pour le piano seul par Liszt. Il le joue avec une sonorité fondante, d'une plénitude et cantabile de rêve, une transparence des plans sonores qui distinguent le magnifique instrumentiste qu'il est, mais il l'interprète d'une façon qui en gomme l'inquiétude qui affleure, l'angoisse qui peu à peu s'installe dans l'avant dernière pièce de La Belle meunière.

Entracte. Au moins, se dit-on, Fischer a-t-il dû bien préparer ce cheval de bataille qu'est la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski... que l'on aimerait ne plus voir à l'affiche à Paris, tant les programmateurs et les chefs d'orchestre nous assomment avec leurs intégrales Tchaïkovski, Mahler et Brahms pendant qu'ils laissent des pans entiers du répertoire et quantité d’œuvres russes, américaines du nord et du sud, françaises ou britanniques s'enfoncer dans les sables de l'oubli. Mais bon, je peste, et chaque fois que les premières notes de cette symphonie s'élèvent, comme tout le monde, je fonds et rends les armes.

Pas longtemps, ce soir. « Andante sostenuto » ? Ivan Fischer ne retient que le « sostenuto ». « Moderato con anima » ? Il ne retient que le « moderato ». Un tempo trop lent, qu'une pulsation trop lâche vient encore ralentir, font que le premier mouvement n'est pas loin d'être encalminé jusqu'au développement. Il montre des signes de réveil, mais laisse néanmoins l'impression que le chef ne parvient pas imposer une ligne directrice. Mais Fischer a le don des atmosphères, et son orchestre forme un tout dont d'exceptionnelles individualités ne sortent pas pour briller au détriment d'un ensemble impressionnant de cohérence. L' « Andante » est bien mieux venu. Le climat est mélancolique et la fin nous réserve un moment de grâce suspendue. Le troisième mouvement alterne excellemment les oppositions de pupitres constitués en masses de timbres bien que le tout manque de tranchant et de vivacité.

Vient le « Finale ». il excite l'acoustique de la Philharmonie et l'on entend les queues de réverbération qui suivent les fortissimo. Est-ce la raison de ce tempo finalement retenu, là encore ? L'orchestre irait plus vite que tout se mélangerait, ce qui n'est pas loin déjà de se produire. Trop de poids dans le grave, avec ces huit contrebasses alignées, comme à Vienne, en fond d'orchestre... Et Fischer qui bouge beaucoup, trop sans doute, ne réussit pas à canaliser dans une puissante lame de fond les différents épisodes. Sans doute aurait-il fallu que jamais je n'entende Evgeny Svetlanov diriger cette symphonie : l'ampleur de ses gestes était inversement proportionnelle aux déferlements de puissance de l'orchestre, et sa concentration dramatique s'imposait au public et aux musiciens, sans une seconde de relâche. Ce soir, nous manque l'irrésistible tension que l'on attend ici, que quelques très belles atmosphères ici et là ne peuvent remplacer.

Triomphe pour l'orchestre et le chef de la part d'un public chaleureux. Un bis ? Waouh ! Plink, Plank, Plunk de Leroy Anderson, compositeur américain qui a fait les beaux jours du Boston Pops Orchestra et d'Arthur Fiedler, son chef pendant plus de cinquante ans. Bravissimo ! La conduite des phrases, des dynamiques, la mise en place, malgré les syncopes humoristiques, ne sont pas loin de la perfection. Mais une perfection qui laisse percer malice et joie de jouer, car la perfection n'a jamais enfanté la froideur. 

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