Conférence sonore sur Béla Bartók ? Dégustation de folklore hongrois ? Démonstration chorégraphique sur une partition historique ? Ou concert traditionnel agrémenté de couleur locale ? Il est parfois impossible de cataloguer une soirée avec l’une de ces étiquettes. De temps à autre, des musiciens parviennent en effet à faire tomber les murs entre ces différents formats de concert. C’est le cas d’Iván Fischer, qui s’est emparé de la deuxième des trois journées consacrées à Bartók au Concertgebouw Brugge pour faire entendre des extraits sonores authentiques et parler de la transmission de la musique populaire, qu’il a aisément reliée au répertoire de Bartók.

© Ian Douglas
© Ian Douglas

Il est de notoriété publique que le compositeur hongrois a consacré dix ans de sa vie à l’étude des chansons populaires. Il est allé de village en village avec son cheval et sa carriole pour collecter des centaines de chansons et les noter précisément – avec pour résultat un véritable trésor pour les musicologues. Lors de son introduction, Fischer a précisé que la fascination de Bartók pour les racines de la conscience musicale de son pays avait vu le jour à un moment précis : une rencontre de hasard avec une fillette en train de chanter aurait suffi à éveiller son insatiable curiosité. La quête obstinée de Bartók, menée avec une persévérance presque incompréhensible, a finalement fourni un ingrédient étincelant du langage entêté du compositeur. La dimension à la fois étrange et familière de ce patrimoine musical séculaire s’est en effet insinuée dans de nombreuses œuvres que Bartók a composées après ses pérégrinations.

Les Chansons paysannes hongroises donnent à entendre que le compositeur ne s’est pas contenté d’insérer l’idéal sonore de la culture populaire dans son style déjà établi. Il s’est au contraire efforcé d’intégrer les caractéristiques populaires à la grammaire de son propre langage. Ce que Fischer a voulu souligner en faisant suivre presque sans transition les mélodies traditionnelles de l’œuvre cataloguée BB107. Il avait à cette fin invité une spécialiste de l’évocation de la tradition, Márta Sebestyén. Accompagnée de trois cordes du Budapest Festival Orchestra, elle a illustré la gracieuse simplicité, l’enthousiasme effréné et le caractère débridé de la musique populaire, en prélude à la partition colorée de Bartók.

Dans les Chansons paysannes hongroises, Fischer s’est également déchaîné, en développant les caractères à l’extrême. Des phrasés âpres chez les bois et des exagérations de volume de l’ensemble du dispositif orchestral – avec pour résultat une perception extatique de la musique qui, malgré son extravagance, semblait posséder une pureté attendrissante. Cherchant à dépouiller cet opus de toute dimension intellectuelle, Fischer a s’est aventuré inhabituellement loin dans ses caractérisations. De même que l’emphase n’était jamais loin dans les chants traditionnels, les danses populaires louvoyaient en continu entre grincement et sourire. Pour une interprétation onctueuse – ou une comédie burlesque de niveau avancé.

Les mauvaises langues allègueront que Fischer a durement traité le folklore de son pays en brandissant Márta Sebestyén comme une sorte de joyau. Mais cela contredirait le plaisir évident du public à l’écoute de ses interprétations exubérantes – même si au bout d’une dizaine de minutes, force était de constater que sa palette sonore était beaucoup plus monochrome que les « adaptations » de Bartók. Le discours de la première partie était si spontané et logique que la formule apportait à elle seule un répit. Fischer a prouvé pour la énième fois qu’il peut servir d’exemple à une génération de chefs d’orchestre las de ce que l’on associe à tort intellectualisme, élitisme et musique classique. Raison de plus pour continuer à l’inviter.

De surcroît, la qualité des interprétations de Fischer ne laissait une nouvelle fois rien à désirer. Bien au contraire. Après le registre exubérant des Chansons paysannes hongroises, Fischer s’est montré plus mesuré dans Le Prince de bois. Les moments de pure frénésie, où le chef d’orchestre laissait briller sa colossale formation en grande pompe, étaient d’autant plus foudroyants. Il a néanmoins travaillé avec minutie les passages rappelant la musique de chambre, où le génie de Bartók en matière de contrastes et son imagination extraordinaire ne pouvaient rester inaperçus. Ce dernier élément a en outre été révélé dans une chorégraphie de Krisztián Gergye. Le Hongrois a voulu avant tout rendre palpable l’intrigue du ballet. La simplicité semblait également être le mot-clé d’une chorégraphie associant grotesque et tragique avec une grande évidence.

Sur une surface de seulement quelques mètres de large et tout au plus trois pas de profondeur, les danseurs de la Krisztián Gergye Company ont déroulé le récit avec une clarté surprenante. L’emplacement de cette scène minuscule parmi les musiciens est apparu d’une importance cruciale pour apprécier l’esthétique du ballet, dialogue manifeste entre danse et musique. Le dispositif scénique a montré de façon ostensible que l’une ne va pas sans l’autre. Gergye a en outre imaginé les moindres détails de sa chorégraphie à partir de la partition. Ainsi, le public voyait ce qu’il entendait, et entendait ce qu’il voyait. Une symbiose plus organique des différents sens était tout bonnement impensable. Matière suffisante pour une nouvelle soirée mémorable.