Belle occasion d'entendre lors du Festival de Lucerne, samedi 3 septembre, la virtuosité méticuleusement étudiée, ô combien chaleureuse cependant, d'Iveta Apkalna. Programme riche, cohérent, autour de la sonate pour orgue. En ouverture, la Sonate n°4 op. 65 de Mendelssohn représentant les deux visages du concert entier : d'un côté, la mise en valeur de l'esthétique symphonique de l'instrument, notamment avec la Sonate "Ad patres" du compositeur lituanien contemporain Bronius Kutavičius et la Sonate sur le psaume 94 du jeune élève de Liszt décédé à 24 ans, Julius Reubke. De l'autre, le style baroque, avec Bach : la Sonate en trio n°3 et la Fantaisie en sol majeur BWV 572, au cœur du récital.

Iveta Apkalna © Andrejs Vasjukevičs
Iveta Apkalna
© Andrejs Vasjukevičs

Iveta Apkalna s'est souvent exprimée en faveur des orgues de salles de concert qu'elle souhaite promouvoir encore davantage. En concert au Centre Culture et Congrès de Lucerne (KKL), elle a pu se produire sur le magnifique orgue Goll (66 jeux, 4 claviers et pédalier, extrêmement équilibré), un instrument admirablement symphonique, également capable de sonner authentiquement baroque.

La Sonate pour orgue n°4 de Mendelssohn, annonciatrice de l'esthétique romantique, trouve là un cadre privilégié. L'agilité de l'Allegro con brio, au 1er mouvement, réside moins dans la résonance amplifiée - imitant les voûtes d'une église - que dans la précision du toucher, du rythme, dans le subtil équilibre des sonorités. Vient ensuite le second thème qui n'est peut-être pas sans évoquer le Prélude BWV 552 de Bach. L'Andante religioso approche un tempo de marche ; l'accentuation y est adoucie par le legato, ce qui permet d'en apprécier les séduisants mouvements mélodiques. Iveta Apkalna interprète l'Allegretto avec délicatesse, telle une Romance sans Paroles ; le rapprochement, souvent effectué, est ici pleinement justifié. Dans le final, Allegro maestoso e vivace, elle fait jouer toute la puissance de l'orgue, faisant montre d'une grande clarté, de beaucoup d'agilité au pédalier. Iveta Apkalna parvient à faire ressentir la solennité, l'harmonie propres à ce mouvement, sans boursoufflure.

La pièce pour orgue "Ad Patres" de Broniaus Kutavičiaus, renvoyant à des funérailles, est construite sur une triple progression lente et régulière. Elle commence par un faible bourdonnement dans les graves, puis va cheminer d'un extrême à l'autre : des octaves inférieures aux plus élevées, du pianissimo au fortissimo, d'accords dépouillés vers une complexité harmonique croissante. L'ensemble est riche des influences de la musique russe de la première moitié du 20ème siècle, comme de la musique répétitive. On peut y reconnaître, en partie, le premier Philippe Glass, compositeur par ailleurs présent au répertoire d'Iveta Apkalna. Le final s'arrête brusquement au sommet d'une progression, la musique laissant soudain place au silence, sans cadence : un effet des plus impressionnants, sublimé par l'autorité de l'interprétation.

Avec leurs 3 voix indépendantes jouées par les deux mains aux claviers et par le pédalier, les 6 Sonates en trio pour orgue de Bach sont, selon Albert Schweitzer, un Gradus ad Parnassum à franchir pour tout grand organiste. Suivie de la Fantaisie BWV 572, la sonate n°3 compose un contrepoint d'une magnifique clarté mélodique, presque dansant, dans lequel Iveta Apkalna combine savamment notes détachées et legato. La registration rend à l'instrument la sonorité d'un véritable orgue baroque. La musicienne insuffle une étonnante énergie à l'ouverture de la Fantaisie, en forme de toccata monodique, énergie qui sera renforcée par le majestueux pleins-jeux. Un accord final, inattendu, lui permet d'enchaîner sur la dernière partie : dentelle d'arpèges, doublée d'une pédale de basse.

La Sonate sur le psaume 94 "Dieu des vengeances, parais!" de Julius Reubke, extrêmement charpentée, fait appel à tous les effets romantiques dont l'orgue de Lucerne et le jeu d'Iveta Apkalna sont capables : des premiers accords lisztiens Grave, jusqu'aux fff du 2ème mouvement Allegro con fuoco, décrivant les horreurs commises par les impies. Dans le 3ème mouvement Adagio-Lento recueilli, l'interprète y affecte une certaine tendresse, non sans une pointe d'angoisse. Au 4ème mouvement, Iveta Apkalna fait montre d'une belle technicité dans les arpèges, soutenant un très beau crescendo jusqu'au puissant final.

Après avoir salué le public et associé au succès, comme à son habitude, l'orgue -et sans doute à travers lui son facteur et ceux qui le font vivre-, l'interprète ajoute un touchant Zion hört die Wächter singen, "Choral du veilleur", au tempo parfait, au jeu d'une lumineuse simplicité.