L’année 2014 marquait la commémoration du début de la Grande Guerre. A cette occasion, le film muet le plus célébré d’Abel Gance, J’accuse, a été présenté dans sa version tout nouvellement restaurée à la Salle Pleyel, à Paris, accompagné de la musique de Philippe Schoeller (commande spécifique d’ARTE). Près d’un an plus tard, le 20 septembre 2015, le même projet était repris au Festival Musica, à Strasbourg. Un chef-d’œuvre du cinéma muet, une musique de film de près de trois heures : deux œuvres phénoménales qui au moment du visionnage ne font plus qu’une pour créer chez le spectateur un bouleversement extrême. Une dénonciation de la guerre et des violences qui glace le sang, notamment en raison de l’intemporalité criante de son message…

Philippe Schoeller © Philippe Schoeller
Philippe Schoeller
© Philippe Schoeller

Musica, ce sont des concerts contemporains au format « classique », mais aussi des opéras, des conférences, des expositions, et bien d’autres projets. Au Palais de la Musique et des Congrès, cette année, est programmé le J’accuse qui avait beaucoup marqué les esprits lors de la création avec musique à Paris il y a quelques mois. Sorti en 1919 après un tournage pendant et juste après la guerre, le film d’Abel Gance a la particularité de parler de la Première Guerre Mondiale en la dénonçant à travers l’histoire tragique de cinq personnages, qui verront leurs destins anéantis par le conflit. Edith et François sont mariés, mais Edith est éprise de Jean Diaz, un poète autrement plus tendre avec elle que son époux. A l’annonce de la guerre, les deux hommes sont appelés au front ; Edith est capturée par les Allemands, ce qui pousse son père Mario Lazare à s’engager lui aussi. La mère de Jean décède juste après avoir revu son fils une dernière fois. Edith parvient à s’échapper et rentre chez elle avec une petite fille, engendrée à cause du viol qu’a subi Edith lors de sa captivité. La guerre finit par rendre Jean complètement fou. François, devenu ami avec Jean dans les tranchées, décède des suites d’une bataille, tout comme Mario Lazare. Même l’enfant d’Edith, Angèle, souffre de sa situation puisqu’elle est moquée par les autres enfants qui lui reprochent d’avoir du sang allemand. Les femmes seules survivent à la fin, anéanties de douleur et accablées par leurs souvenirs.

La musique de Philippe Schoeller débute dès le générique de début du film. Fondée sur un système sonore radicalement dissonant, elle n’est pas évidente d’approche, d’autant que sa structuration ne correspond pas avec rigueur à la succession d’images ou de scènes. Mais très vite, on comprend instinctivement la justesse de son écriture, et en quoi cela donne vie au propos d’Abel Gance. Comme l’explique Schoeller, « la musique n’a pas besoin de dire ce qui est déjà dit ; elle aspire à révéler l’indicible ». Elle s’organise selon un enchaînement de couleurs bien précises, qui s’adaptent aux moments et surtout aux émotions de l’histoire et/ou de l’Histoire. Ainsi, la partition « aspire à tisser ces émotions œil-oreille, telle une somme qui dépasse la somme de ses parties. » De grandes plages de cordes permettent de créer une atmosphère sonore, dont l’énergie évolue au fur et à mesure du déroulement du film ; des phrases plus mélodiques souvent confiées aux vents s’y superposent pour étayer les différences entre les scènes. Surtout, les percussions sont utilisées avec beaucoup de pertinence, rajoutant une touche plus sombre ou plus humoristique çà et là ; n’oublions pas non plus la harpe et le piano, très importants, qui contribuent à ces effets percussifs. Les moments de joie sont associés à des pizzicati, la guerre à un volume sonore maximisé avec l’utilisation d’une majorité de pupitres.

Schoeller utilise sa musique pour « enrober le film en choisissant quelques couleurs, climats ou nappes expressives qui alors structurent le discours en fonction de champs sémantiques récurrents » ; la musique doit « garder une distance », continuellement. Le but est atteint, et c’est magnifiquement réussi. Les contrastes du film (dont la modernité est stupéfiante) sont soulignés de façon implicite, par modification de la texture orchestrale, de sa souplesse, de son élan. L’évocation sonore la plus redoutable est celle qui accompagne les scènes finales : la marche des morts, alors que les soldats se relèvent pour vérifier que leur mort n’a pas été vaine, et la mort de Jean le poète. Ces instants horribles en tant que tels sont ponctués par de simples accords répétés, comme s’il s’agissait toujours du même accord, tandis qu’en parallèle l’électronique fait entendre un chœur virtuel, sorte d’écho lointain et discret à notre désespoir. La sobriété de la musique semble un puissant révélateur de l’étendue de ces atrocités. La musique, elle aussi, autant que le film, accuse l’irréparable, condamne l’incompréhensible. C’est un symbole extrêmement poignant qu’aujourd’hui, en 2015, ce soit un orchestre allemand qui joue devant ces images, le Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR dirigé par Christian Schumann. L’amitié entre pays européens est un gage de paix indéniable, dont la solidité et la beauté prennent tout leur sens face à J’accuse. Mais qu’en est-il de la paix ailleurs, la paix réelle entre les hommes ? Impossible de ne pas s’en indigner devant ce J’accuse, devant la violence telle qu’elle est présentée par le duo Abel Gance / Philippe Schoeller. Et ça, c’est un événement inoubliable – qui devrait être gravé dans toutes les mémoires.