Créateur de l’Orchestre National de Lille il y a quarante ans, Jean-Claude Casadesus a su, depuis, hisser cette formation à un niveau remarquable, jouissant d’un rayonnement international indéniable. Le concert donné à la Philharmonie de Paris nous en a confirmé les qualités.

Jean-Claude Casadesus © Ugo Ponte
Jean-Claude Casadesus
© Ugo Ponte

L’Ouverture de la Force du destin de Verdi constitue une entrée en matière idéale. Ecrite par le compositeur en remaniant son propre opéra La Forza del destino, cette page symphonique plonge immédiatement l’auditeur dans le drame ; puissance dramatique créée par le jeu de contrastes et d’oppositions des différents thèmes qui constitueront la trame de l’œuvre originale. Dès les premières notes affleurent la complicité et l’écoute réciproques entretenues entre le chef et les musiciens. La direction précise de Casadesus s’avère très efficace pour l’orchestre de Verdi. Les attaques sont nettes, les mouvements sont francs, et l’auditeur est immédiatement embarqué, jusqu’à la scansion des accords conclusifs qui marquent le triomphe du destin. 

La place est ensuite donnée au fameux Concerto pour piano n°2 de Chopin interprété par Boris Berezovsky. Après une exposition orchestrale convaincante par sa large munificence, le pianiste que l’on a connu plus fringant semble quelque peu extérieur à la musique dont il est l’un des acteurs. Il connaît certes cette œuvre sur le bout des doigts : technique impeccable, intentions claires et justes, phrasés propres et récurés comme il le faut. Tout est contrôlé, impassiblement, aucun geste ne s’avère superflu, aucun mouvement malvenu ne vient troubler le développement de l’œuvre ni même la cohérence de l’interprétation. Cependant, sous sa stoïcité olympienne l’implication émotionnelle intime qu’exige cette musique peine à montrer son visage, notamment lors du Maestoso initial qui en devient monolithique et fade. Néanmoins, au fil des deux derniers mouvements une décongélation progressive permet d’exhaler de riches saveurs auxquelles l’on aurait aimé goûter plus tôt. Dans l’Allegro vivace en particulier la dynamique du toucher est saisissante par ses contrastes, et les brassées de notes légères du piano se répandant avec euphorie transmettent une alacrité bouillonnante à la surface du tissu orchestral.

Après avoir assisté en 1965 à la création des Métaboles d’Henri Dutilleux au Théâtre des Champs-Elysées, Jean-Claude Casadesus a une pensée en tête : « Un jour, j’aimerais diriger cette œuvre ». L’Orchestre National de Lille a toujours inscrit la musique de Dutilleux dans son répertoire, lui consacrant en particulier son premier disque, et a eu l’occasion de faire sonner ces Métaboles dans le monde entier. C’est pour rendre hommage à son ami proche à l’occasion du centenaire de sa naissance que Casadesus a décidé d’intégrer cette œuvre au programme de ce soir. Désireux de créer des œuvres qui soient  « unitaires comme celles du passé et ouvertes et mobiles comme celles du présent », Dutilleux place la métamorphose au centre de son œuvre. Reprenant le cadre rhétorique de la métabole, il explore l’idée selon laquelle les changements progressifs subtils et infimes peuvent modifier la nature d’un élément musical ainsi que la structure d’une pièce. Sur le plan formel, dans chacune des cinq parties, privilégiant une famille particulière d’instruments, la figure initiale subit une succession de transformations qui, arrivée à un certain stade, engendre une nouvelle figure amorçant la pièce suivante. Chaque pupitre déploie ici remarquablement ce changement perpétuel en tant que structure poétique et non seulement rhétorique, et sous la grande rigueur des moyens mis en place, l’orchestre et en particulier les percussionnistes n’oublient jamais en Dutilleux le musicien de la couleur, de la clarté, de l’élégance et de la luminosité. Les mouvements se veulent tour à tour incantatoires, linéaires, obsessionnels, torpides et flamboyants. Ca bruisse, ça foisonne, ça pullule, pour finir sur un immense crescendo, fusion du mystère et de la clarté dans une véhémente résurrection syncrétique.

Le concert se termine par le Boléro de Maurice Ravel, dans lequel les musiciens nous montrent à nouveau que la clarté et la précision dont ils arrivent à faire preuve servent à merveille l’intelligibilité de la musique, mais aussi ici sa force évocatrice. Sous l’inflexibilité du tempo, sous l’entêtement obsessionnel du rythme et la lancinance du thème une ivresse se fait jour, une griserie émerge, jusqu’à hallucination et exultation jubilatoire.

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