Sous le caractère abordable des concertos de Mozart se cache un enjeu de taille : seule une exécution parfaitement limpide, où l'interprète ne met rien de soi qui fasse écran, permet de restituer la présence sacrée du compositeur à son piano. Avec Jean-Claude Pennetier, la justesse du climat est immédiate ; sans aucune lourdeur, fièvre ou nervosité, le pianiste nous fait saisir à vif la beauté des 21ème et 24ème concertos pour piano. Dans un programme où Mozart dramaturge était partout présent, l'interprétation de Jean-Claude Pennetier invitait à la foi et à l'optimisme.

Jean-Claude Pennetier © Jonathan Grimbert-Barré
Jean-Claude Pennetier
© Jonathan Grimbert-Barré

L'Allegro Maestoso du Concerto n° 21 semble tout droit sorti du gosier d'un basse-bouffe figaresque : la parenté avec certains passages des Noces est flagrante et l'opéra guette à chaque instant. Un opéra qui, certes, ne serait pas figuratif, mais ne perdrait en rien de son caractère dramatique. La clarté des premières injonctions au piano, sans fioritures, est un régal. Les phrasés de Jean-Claude Pennetier orientent l'attention de l'auditeur vers l'essentiel, vision propice et panoramique : le concerto est saisi dans son ensemble. Le très élégiaque Andante qui fait suite porte, dans sa douceur et sa stabilité, une grâce bouleversante. Les triolets de l'alto escortent les violons dans une sonorité idéalement terrienne, équilibre glissant habilement vers les mains du pianiste, qui reprend le chant céleste sans rupture de son. Gageons que les deux cornistes étaient enrhumés ; à la fin du mouvement, leur cortège par trop sonore couvrait le tressage radieux du piano. Invasion de doubles-croches dans l'Allegro Vivace Assai, dans lequel la pédale est raréfiée à des fins de lisibilité. Quelques légères inflexions dans l'amorce des traits sont les seules coquetteries d'interprète, images d'un art où pourtant rien n'est fortuit. Belle réussite d'ensemble, même si l'on n'est pas complètement à l'abri d'inégalités techniques côté piano.

Dans le Concerto n° 24, l'expansion musicale des mesures d'introduction orchestrale est résorbée par le piano en un chant pur. Le pianiste incarne avec succès cette « naïveté supérieure » sans laquelle Mozart n'est pas lui-même. La ligne est sans entrave : parfaite synthèse narrative du lumineux et du souterrain, dans ces pages qui réfléchissent de manière assez complète la physionomie de leur auteur. Jean-Claude Pennetier a clairement identifié et senti l'impossibilité de connaître l'élévation sans la payer en retour par l'ascèse. Le concert, mieux que le disque, permet de prendre la mesure de cette abnégation : le corps du pianiste est relâché ; le visage, tendu par la ferveur, évoque Arrau.

En matière d'équilibre, le jeu « tout mezzo piano » reste une valeur sûre pour les pianistes, dans ce répertoire. Par chance, le Philharmonique de Radio France s'était serré la ceinture ; s'il a l'étoffe d'une grande phalange classique, il sait conserver la souplesse de la camerata baroque, prenant à contre-pied la pompe emperruquée de certaines gravures du passé. Par son volume relativement restreint, sa sonorité plus intime que projetée, le jeu de Jean-Claude Pennetier se retire de la robustesse de ses aînés. Les notes, écloses dans le coffre de l'instrument, se mêlent à l'orchestre sans le surplomber. Mais ce retrait pudique lui va si bien au teint.

Anticipant la scène du banquet, les thèmes à la fois beaux et terribles de l'Ouverture du Don Giovanni répondent à une seule et même exigence foncière : l'exigence dramatique. Malgré leur souffle puissant et frais, les musiciens du Philharmonique de Radio France contreviennent à cet enjeu crucial. Leur ouverture, fluide et sans fracas, témoignait d'une étrange pudibonderie. On aurait aimé un peu plus de grabuge.

Poursuite du programme avec la Symphonie n° 35, dont le premier Allegro doit être joué « avec beaucoup de feu », le dernier « aussi vite que possible » - avertit Mozart. Un climat vivant mais une approche superficielle, peu imaginative, et un arrière-goût d'inachevé. L'orchestre est bousculé dans les respirations, ce qui nuit à la clarté des articulations. La performance est néanmoins sauvée par une forme de pugnacité qui rassemble les musiciens dans quelques très beaux tutti. Poppen, dont les gestes sont en constant élargissement, joue d'une esthétique du flux et du reflux, au demeurant assez pauvre de virtualités. Ce n'est pas l'énergie qui fait défaut mais l'approche, un peu au fil du texte. Conséquence : la gaieté glaciale, les couleurs strictement diurnes empêchent l'abandon suprême. Sans être un monnayage d'éléments mélodiques, la symphonie n'est pas pour autant portée par la vision univoque d'un soliste (à défaut d'un chef). Aussi, Pennetier était-il sans conteste le catalyseur essentiel des deux réussites de la soirée.

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