L'Auditorium de la Fondation Louis-Vuitton défie les lieux communs de l'acoustique. Si le sol est en chêne clair, les murs sont en verre, matériau réputé ne pas être favorable par les tenants des salles à l'ancienne tout de bois revêtues. Et pourtant, elle sonne excellemment. Ce soir encore, elle sera pleine d'un public qui en suit l'excellente programmation musicale et particulièrement la série « Piano nouvelle génération ».

Jean-Paul Gasparian © Pierre-Anthony Allard
Jean-Paul Gasparian
© Pierre-Anthony Allard

Jean-Paul Gasparian ouvre son récital par le second livre des Images de Debussy. Dès qu'il pose les mains sur le clavier, on est saisi par la façon qu'il a de faire entrer en résonance la table d'harmonie de l'instrument, de plier à sa volonté une matière sonore que l'on sait rebelle, tant il est difficile de faire chanter les marteaux d'un piano. Dans « Cloches à travers les feuilles », le pianiste fait glisser les plans sonores les uns au-dessus des autres, sans que jamais ils ne se mélangent. Les contours sont flous mais la diction est claire, le chant timbré mais pas trop. La main gauche est souveraine. Libre, agile, elle fait tenir l'édifice tout en chantant, en faisant sonner d'imaginaires cloches. Cette entrée en matière laisse pantois : quel pianiste ! Il y a deux ans encore, sa technique était un peu plus lourde. Son travail en Italie avec Elisso Virssaladze – l'une des plus grandes pianistes de notre temps, que Paris ignore toujours pour des raisons inexplicables – et en France avec Michel Dalberto, qu'il est inutile de présenter, porte ses fruits.

Rien n'a changé dans la personnalité et les dons de Gasparian – aucun professeur ne peut enseigner cela – mais bien des choses se sont affinées dans son approche pianistique. Ce soir, dans les Images comme dans La Mandragore, splendide pièce composée par Tristan Murail en hommage au « Gibet » de Gaspard de la nuit, Gasparian montre sa maîtrise pianistique et son intelligence musicale. Même chose dans la « Première Communion de la Vierge » et le « Regard de l'Esprit de joie » des Vingt regards sur l'Enfant Jésus d'Olivier Messiaen. Toutes les œuvres se répondent et sous ses doigts appartiennent bien à la même famille. Ses « Poissons d'or » manquent sans doute de cette effervescence et de ce scintillement... qu'à vrai dire peu de pianistes réussissent dans cette pièce. Mais quel swing et quelle sonorité plantureuse dans « l'Esprit de joie » ! Il est amusant de constater que plus on s'éloigne de la tradition léguée par le compositeur et par Yvonne Loriod, son épouse et interprète d'élection, plus cette musique semble s'ébrouer, libre de l'entrave d'un modèle imposé. On ne voudrait pas blesser quelques spécialistes connus de Messiaen, mais Gasparian en démode quelques-uns.

Vient Chopin dans une seconde partie de récital qui commence curieusement par la Polonaise-Fantaisie et prend fin avec la Polonaise « héroïque » – concession à la virtuosité supposée plaire au public ? Il semble difficile de jouer quelque chose après la Quatrième Ballade qui se glisse entre les deux, avec les Nocturnes op. 48 n° 1 et op. 27 n° 2. Chopin est un impitoyable révélateur. Il ne faut jamais oublier que c'est un homme d'ordre qui compose de la musique révolutionnaire. Alors il faut compter les temps, comme si on jouait un classique, avoir une pulsation rythmique souterraine qui, même dans le rubato et les fluctuations de tempo les plus osés, doit s'imposer sans se faire entendre trop nettement. Dans la Polonaise-Fantaisie, sans doute la pièce du compositeur la plus difficile à rendre, Gasparian montre trop les épisodes, est trop « polonaise », trop batailleur dans les passages qui évoquent cette danse, mais il est divin dans les passages méditatifs : il est impossible de ne pas céder à la beauté plastique de son jeu, à son cantabile de rêve et à son intériorité. Dans les deux nocturnes, il est trop lent, sa main gauche n'est pas assez impérieusement maître de chapelle dans l'opus 27 et son chant pas assez éloquent, pas assez fermement énoncé partout ailleurs. Dans la Quatrième Ballade, si le tempo de la première phrase après l'introduction est parfait, si le balancement de la mesure se fait entendre comme il faut, Gasparian ne raconte pas une histoire, n'enchaîne pas les épisodes de la façon inéluctable qui conduit à la coda orageuse. Après un retour du thème joué trop brillant, il se trompe dans la coda mais se rattrape très bien.

A la fin d'une flopée de bis plus (Rachmaninov) ou moins bien (Chopin) venus, de magnifiques deuxième et troisième mouvements de la Deuxième Sonate du compositeur russe valent un triomphe mérité à ce jeune pianiste de 23 ans.

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