Catastrophé par l'annonce du couvre-feu, le critique de service – masqué – marche vers cette fameuse salle qu'Alfred Cortot a fait construire sur les plans d'Auguste Perret à qui l'on doit aussi le Théâtre des Champs-Élysées. Henri Georges Ford se tient dans le hall, la mine sombre et l'on comprend vite pourquoi : « beaucoup de gens se sont désistés pour écouter le président Macron ». Ce producteur privé a pris le risque de créer une série à Paris et en une époque défavorable qui plus est. Croyez-le, mais entre 20h20 et 20h30, la Salle Cortot se remplira dans le respect des fameuses exigences sanitaires qu'à vrai dire théâtres, cinémas et salles de concerts respectent d'une façon scrupuleuse. 

Pardon pour ses digressions, mais après avoir incité les institutions publiques et privées à rouvrir, le gouvernement les assassine pour des raisons sanitaires auxquelles on peut opposer le fait qu'aucune salle de spectacle n'a à ce jour été un foyer d'infection. Ne fallait-il pas permettre aux quelques milliers de mélomanes et de spectateurs, de musiciens, de comédiens, techniciens et personnels nécessaires à la vie culturelle de bénéficier d'un couvre-feu reculé à 23 heures, leur billet faisant foi ? Tant pis pour les jaloux : au gouvernement d'assumer politiquement un choix qui serait irréfragable, si bien explicité.

Jean-Paul Gasparian © Pierre-Anthony Allard
Jean-Paul Gasparian
© Pierre-Anthony Allard

Une fois encore, on admire cette salle chaleureuse au décor sobre de béton et de contreplaqué de bois clair, à l'acoustique splendide qui permet d'entendre le moindre détail du jeu des pianistes, tout en permettant à l'instrument de rayonner comme dans une grande salle. Sur scène, un pied de micros : ce soir, le son et l'image du récital de Jean-Paul Gasparian sont diffusés sur recithall.com, une plate-forme internationale de streaming qui est regardée jusqu'au Brésil, apprendra-t-on à la toute fin du récital quand le pianiste Ismaël Margain, qui est embarqué avec d'autres dans cette aventure audiovisuelle, rejoindra sur scène le héros du jour pour lui soumettre quelques questions posées par de lointains auditeurs virtuels et proposer au public présent de l'interroger à son tour. Depuis le temps qu'on cherche des solutions pour rendre le concert classique plus attractif, en voici une à laquelle la plupart des musiciens se soumettront de bonne grâce. 

Et Gasparian ? Dès qu'il pose ses mains sur le clavier pour jouer les Mazurkas op. 30 de Chopin, on est saisi par les sonorités qu'il tire d'un Steinway qui ne semble pourtant pas exceptionnel. Le corps du pianiste, son maintien, ses gestes se fondent dans l'instrument. Ils sont rarissimes les pianistes qui atteignent cette osmose entre l'esprit, le geste, la matière sonore, qui ont cette vraie technique qui seule peut permettre d'exalter le piano tout en le pliant aux exigences de la musique pour le faire oublier.

Si Gasparian, au mitant de sa vingtaine, est un pianiste déjà phénoménal, il lui reste à devenir fabuleux. Il va lui falloir s'ébrouer, conquérir sa liberté, faire oublier qu'il a une tête, car son intelligence maintient trop son éloquence sous contrôle. Toute nouvelle dans son répertoire, la Troisième Sonate de Brahms est ainsi prisonnière du métronome et manque de respirations, succession de moments laissant trop apparaître les coutures. Mais jamais on ne décroche, car Gasparian organise supérieurement ce qu'il fait, qui est juste encore trop neuf pour que la musique vienne au monde naturellement, comme le rappelle Nelson Freire. Bravo ! pour le tempo si juste de l'« Andantino », la simplicité « protestante » de la diction, mais où est l'atmosphère de légende qui fait exploser les limites du piano dans cette œuvre novatrice qui aime tant les jeunes pianistes ? Tiens, et où sont passés les triples pianissimos de la Fantaisie de Scriabine tenue ici – somptueusement – entre piano et fortissimo ? Où est son sfumato ? Où est la liberté agogique et ce volando qui doivent en rendre insaisissables les contours ? Elle est splendidement jouée quand elle devrait être recomposée de l'intérieur. 

Gasparian est chez lui dans les œuvres de Rachmaninov. Qu'on ne voie aucun fiel dans ce compliment : la musique du Russe est d'une difficulté incroyable pour qui veut la jouer avec le respect qui lui est dû. Le Prélude op. 23 n° 1 offert en bis a ému et impressionné par sa perfection musicale et pianistique sans aucune surcharge expressive : quintessence de l'art de bien jouer Rachmaninov, tout comme les quatre des Six Moments musicaux op. 16 avaient été restitués à la perfection, en première partie de ce récital... sans entracte. Chez ce compositeur, Gasparian fait jeu égal stylistiquement avec les élus dont Benno Moiseiwitsch, Vladimir Horowitz, Nikolai Lugansky ou encore Mikhail Pletnev ne sont pas les moindres. Mais il doit faire attention : sa Troisième Ballade de Chopin jouée pour provoquer un délire d'applaudissements était impossible, tant elle était précieuse dans sa première page et démesurément virtuose et clinquante dans sa seconde partie...

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