Membre du fameux groupe des Six, le compositeur suisse créait, alors que la guerre se faisait plus qu’imminente en Europe, une de ses plus célèbres pièces : l’oratorio Jeanne d’Arc au bûcher (1938). Méconnue du grand public, l’œuvre est pourtant la plus caractéristique du style inclassable d’Arthur Honegger, ancré dans la modernité de ses contemporains, mais se refusant à choisir une école, un langage musical spécifique. Elle est également une rencontre forte de la plume de Paul Claudel, d’un grand sujet national voire nationaliste, de la musique et du jeu théâtral non chanté.

Marion Cotillard, Christian Gonon, Éric Génovèse © Patrice Nin
Marion Cotillard, Christian Gonon, Éric Génovèse
© Patrice Nin
Pour cette œuvre si particulière, la salle de la Halle aux Grains était poussée dans ses retranchements physiques, ouvrant l’arrière-scène, son balcon et la fosse d'orchestre, afin d’accueillir presque deux cents musiciens : l’Orchestre du Capitole, dirigé pour l’occasion par le chef japonais Kazuki Yamada, le Chœur et la Maîtrise du Théâtre menés par Alfonso Caiani, et cinq chanteurs solistes. L’installation très soignée de la scène veillait à accueillir les trois récitants de la pièce : Marion Cotillard, mais aussi Éric Génovèse et Christian Gonon, tous deux de la Comédie-Française et le dernier habitué à de régulières visites dans la ville rose de son enfance. Devant une telle affiche, la représentation ne pouvait avoir lieu qu’à guichet fermé.

Chœurs et musiciens s’installent dans le silence général, puis quelques applaudissements naissent à l’entrée du chef. Ce dernier entame sans plus tarder l’oratorio et son introduction ténébreuse faite de motifs graves et de mélanges des timbres. La présence concomitante de nombreux instruments habituellement exclus de l’orchestre symphonique (piano, orgue, celesta) ou originaux comme les ondes Martenot (utilisées pour la première fois en 1928) apportent une couleur plus qu’originale à la pièce. Les ondes en particulier, très souvent utilisées en doublures, renforcent l’aspect ténébreux et mystique de certains passages, alors que le piano imite les cloches qui sonnent.

K. Yamada dirige avec lyrisme son orchestre, s’illustrant sur les salves des flammes du bûcher final, et montrant de sa baguette le ciel au moment de la délivrance de Jeanne. Des chœurs se détachent parfois des solistes : enfants, soprane, ténor, tous avec le plus remarquable contrôle. Le chœur représentant la population servile, public hostile d’un procès factice, s’éloigne régulièrement du chant pour crier, parler ou faire écho au récit en cours.

Marion Cotillard © Patrice Nin
Marion Cotillard
© Patrice Nin
Ce récit est réparti entre scènes parlées, contées et chantées. Le protagoniste, Jeanne (Marion Cotillard), entre sur scène, vêtue d’une simple robe blanche et pieds nus, puis fait le tour de la scène. Au début en voix off, puis apparaissant sur scène, le récitant (Christian Gonon) complète le récit fait à Jeanne par Frère Dominique (Éric Génovèse) de son épopée et des raisons de son procès.

Illustrant à la fois à merveille le drame qui se joue mais prêtant à rire par ses mimiques, Chr. Gonon donne la réplique à un Héraut (Steven Humes, également voix de basse pour une partie chantée) lors de l’explication mémorable du jeu de cartes que se livrent les trônes de France et d’Angleterre.

D’un coin et de l’autre de la scène, les « voix » s’adressent à Jeanne : Catherine (Faith Sherman), Marguerite (Simone Osborne). Donald Litaker, très souvent couvert par l’orchestre, joue les différents rôles de Porus, du héraut et du clerc, à la fois juge, anglais, accusateur et chef des bêtes humaines accablant Jeanne pour sorcellerie, il chante et vocifère tour à tour en latin, anglais et français. Jeanne, qui se remémore son enfance et sa Lorraine natale, illustrée par le caractère populaire des chants des enfants, est soutenue dans ses derniers instants par la Vierge (Anne-Catherine Gillet).

L’ambiance bleutée de la salle passe au rouge flamboyant, puis au blanc lumineux, alors que Marion Cotillard, transcendée, entre chez Saint Pierre les bras écartés. Sur ce beau final, la salle est plongée dans l’obscurité totale pendant une bonne minute, dernier élément de mise en scène permettant de prolonger la spiritualité de cette soirée. L’ovation qui s’ensuit est bien méritée et renouvelée par deux fois. Très excité, K. Yamada s’empresse de taper dans les mains de tous les protagonistes de cette belle soirée, de féliciter son orchestre et les chœurs, et de donner l’accolade à Marion Cotillard.

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