Dans une soirée-hommage consacrée au chorégraphe Jiří Kylián, le Ballet de l'Opéra de Paris présente trois œuvres de l’un des artistes ayant le plus brillamment et durablement influencé la danse néoclassique et contemporaine aux XXème et XXIème siècles. La Symphonie des Psaumes (1978), Bella Figura (1995) et Tar and Feathers (2006) sont les jalons de trois époques chorégraphiques différentes et témoignent d’une recherche qui de l’universel, s’est faite plus personnelle et ténébreuse au fil des années. Mais quelles qu’aient pu être les évolutions de forme et de fond, le génie d’un esthète subtil souffle dans chacune de ces œuvres, dont le mouvement n’aura jamais fini d’émouvoir par son lyrisme et sa beauté.

<i>Bella Figura</i> © Ann Ray | Opéra national de Paris
Bella Figura
© Ann Ray | Opéra national de Paris

Entre ombre et lumière, Bella Figura conduit une réflexion intime sur l’être et le paraître. « Faire bonne figure », sur scène ou pour ceux que l’on côtoie, pour un public ou dans la relation amoureuse, c’est cet élan contraire – entre émotion et dissimulation – qui inspira Jiří Kylián en 1995 pour l’une des œuvres les plus célèbres et poétiques de son répertoire. A la lueur du feu et sur la musique baroque de Vivaldi, Torelli, Pergolèse, Marcello et Lukas Foss d’après Rossi, le chorégraphe met en scène un jeu de masques et de simulacres, où les danseurs apparaissent et s’évanouissent, sourient et grimacent, éprouvent ardemment et se replient sur eux-mêmes. Les rideaux entrouverts découvrent leur sensualité délicate. Deux danseuses laissent ainsi tomber à terre leurs robes rouges et leurs corps demi-nus s’ourlent et se tendent telles des anémones. Le bruissement des étoffes, les drapés, les masques, les flammes, le rouge concupiscent des robes, la volupté ardente des corps, le silence et le mystère, sont autant d’éléments qui évoquent, dans une esthétique sublime, un baroque vénitien rêvé et la tension charnelle.

<i>Tar and Feathers</i> © Ann Ray
Tar and Feathers
© Ann Ray
Avec Tar and Feathers (2006), en référence au châtiment corporel médiéval des plumes et du goudron, Jiri Kylian explore là aussi un paradoxe humain, celui de « l’insoutenable légèreté », s’inspirant ici de la pensée de son compatriote Milan Kundera. La pianiste Tomoko Mukaiyama, perchée sur un piano dont les pieds de quelques mètres s’élèvent au-dessus de la scène, interprète une composition musicale éthérée d’après le Concerto pour piano n°9 de Mozart. Mais des aboiements de chiens et d’autres bruitages l’interrompent, ramenant cette méditation spirituelle à une âpre brutalité. Sur scène, les danseurs travaillent sur la notion d’élévation, se déployant dans des portés aériens et de longs étirés, qui se brisent contre une violence inlassable. Aurélia Bellet, magistrale dans ce registre, fait crépiter sous ses pas du papier bulle, tandis que les aboiements qui retentissent semblent venir du fond de son ventre. La chorégraphie, édifiante sur le plan intellectuel comme souvent le travail de Kylian, illustre aussi la mise au ban de la société et la solitude. Aussi Aurélia Bellet s’éloigne-t-elle seule, à la fin de la pièce, tandis qu’une société de pantins fardés danse mécaniquement en devant de scène.

<i>Symphonie des Psaumes</i> © Ann Ray | Opéra national de Paris
Symphonie des Psaumes
© Ann Ray | Opéra national de Paris
La soirée s’achève sur l’une des premières créations de Jiri Kylian, datant de 1978, sur la Symphonie de Psaumes de Stravinsky. En trois temps, cette oraison chante une louange à Dieu à la fois grave et grandiloquente. La chorégraphie s’inscrit dans le décor monumental d’une cinquantaine de tapis orientaux, éventaire symbolique et majestueux en fond de scène qui semble s’élever vers l’infini. A l’inverse, le plateau rectangulaire sur lequel les danseurs évoluent et qu’ils ne quittent jamais tout au long de la pièce délimite un espace borné. Kylian élabore un langage mystique aussi solennel que la partition, extrêmement éloquent, et comme toujours, d’une esthétique remarquable. A la fin du chant, les tapis orientaux disparaissent et laissent la scène ouverte vers de nouveaux rivages que les hommes rejoignent silencieusement.