Commémorer l’anniversaire d’un compositeur comme John Adams, c’est une chose. Le faire pour ses soixante-dix ans, c’en est une autre. Le recevoir enfin à l’Auditorium de Lyon en personne à l’occasion, de même que l’éblouissante violoniste Hilary Hahn, lauréate de trois Grammy Awards, c’est tout sauf minimaliste. Leonard Slatkin et l'Orchestre National de Lyon ont préparé une fête digne du récipiendaire. Elle suit le concert de l’après-midi (exécuté par l’Orchestre de Savoie sous la baguette de Nicolas Chalvin) et présente la grande Harmonielehre aux côtés d’une remarquable interprétation du Concerto pour violon de Tchaïkovski.

John Adams © Margaretta Mitchell
John Adams
© Margaretta Mitchell

The Chairman Dances, foxtrot pour orchestre ouvre la soirée. La pièce commandée par le Milwaukee Symphony Orchestra a beau s’inscrire dans le contexte de l’opéra Nixon in China sur lequel Adams travaille en 1985, elle fait tout sauf illustrer l’orientalisme. C’est plutôt un frémissement de bouchon urbain que les formules répétitives semblent évoquer dans une rythmicité fascinante : des vrombissements dans les graves, des klaxons, pincements des deux harpes. Puis, de façon inattendue, les violons entraînent l’oreille vers un lyrisme qui tranche avec les parties encadrantes. La verticalité finale des percussions, morendo, correspond au fade out des danses mondaines, bien placées en ce début de fête.

À dire vrai, n’est-ce pas aussi un peu un anniversaire russe ? On est entre les deux dates de naissance tchaïkovskiennes, le 25 avril 1840 selon le calendrier julien ou le 7 mai dans le décompte grégorien, et le compositeur n’aurait sans doute pas renié l’interprétation que donne la brillante Hilary Hahn de son concerto jugé injouable par son dédicataire, Leopold Auer. Le violon attaque dans les graves, passionnément. Le son produit par l’Américaine est soyeux, huilé dans le phrasé et sa conduite est telle qu’il ne semble jamais s’arrêter. Pourtant le discours ne manque nullement d’articulation, ni de limpidité. Les variantes arpégées du thème sont magnifiques, et la technicité du chromatisme à doubles cordes dans la cadence suscite les applaudissements généraux à l’issue du seul premier mouvement. Les vents se donnent mélancoliques dans le prélude de la Canzonetta et le violon, tout en retenue, prend d’étranges et magiques couleurs, presque comme de hautbois ! La suite est une histoire à trois, dans laquelle flûte et clarinette s’adonnent à des imitations inspirées de la soliste. Hilary Hahn s’amuse dans l’Allegro vivacissimo : pour quelqu’un de son rang, la difficulté de ce mouvement n’est qu’une promenade de plaisir. Elle tisse un fil d’araignée incassable dans ses démanchés, sautille en quittant la scène et remercie Lyon par deux bis chaleureux de l’avoir accueillie en artiste associée pendant cette saison. Son engagement est sincère, simple et dénué de toute prétention : Hilary Hahn, c’est le violon joli au naturel, qui n’a pas besoin de fard, salué par des bravos tonitruants.

Hilary Hahn © Michael Patrick O'Leary
Hilary Hahn
© Michael Patrick O'Leary
Symphonie déguisée, la Harmonielehre de John Adams éblouit dans sa magnifique interprétation par l’ONL sous Leonard Slatkin. Elle possède une violence littéralement frappante à ses débuts : des coups massifs, assénés par tuba et timbales, sont bientôt remplacés par des pulsations décalées du tutti, sons de cloche, de xylophone sur fond de violons tremblants. Le deuxième thème, tout à l’opposé, émerge des violoncelles et des cors, dont le lyrisme nous introduit dans un monde subaquatique. Mais l’eau n’est pas chaude, les premiers violons, glaciaux, pratiquent une plongée en Antarctique, où l’on croise des icebergs. Le crescendo général ouvre vers une grotte, pullulement de mondes insoupçonnés, avant que ne s’impose à nouveau la verticalité des coups bruts. The Amfortas Wound semble explorer l’univers inverse, une quête du Graal musical, à laquelle renvoie le titre de ce deuxième mouvement. Incertitudes et questionnements dominent les contrebasses, percussions et violoncelles, en très belle forme ce soir. C’est une montée au sommet avec dégringolade subséquente, assortie d’un tremblement venant directement des entrailles de la terre – ou est-ce un rêve ? Minuit sonne.

Clairement mystique, Meister Eckhardt and Quackie est une fine toile d’harmonie des sphères, scintillement d’étoiles lumineuses produit par harpes, violons, métallophone et célesta, une merveille paradisiaque. Les cordes graves approfondissent et ramènent à la terre, descente planante menant à une germination. Mais d’où vient ce tic-et-tac frénétique ? C’est un compte à rebours : Leonard Slatkin s’agite comme Dieu le Père préparant l’Urknall qui, finalement, n’est qu’un lancement de fusée sur laquelle partent, aussi grandioses que renversants, les cuivres. Point de doute sur l’efficacité de l’interprétation. Si le public est acquis, John Adams l’est tout autant : ce fut un anniversaire mémorable.

*****