Difficile de trouver association de plus haut standing que celle des Wiener Philharmoniker, du Chant de la Terre et du ténor allemand Jonas Kaufmann, assumant à lui seul les six parties du chef-d’œuvre de Mahler. Remplaçant Daniele Gatti, le chef anglais Jonathan Nott a cherché à équivoquer la prud’homie du sérail viennois par un violent serrage de ceinture, une stylisation par le contraste. S’il s’est heurté au mur impassible de l’habitude dans Coriolan et Tod und Verklärung, son Lied von der Erde s’éloignait des terres du Lied pour tendre vers un orientalisme « à la française ».

Jonas Kaufmann © Julian Hargreaves / Sony Classical
Jonas Kaufmann
© Julian Hargreaves / Sony Classical

Première œuvre de la soirée, Coriolan s’accommode d’un orchestre qui, nourri dans ce répertoire, n’en connaît que trop les détours. Certes, les Wiener ne sont pas connus pour la pétulance de leurs lectures, mais un peu d'allant, de spontanéité et d'audace rythmique n’auraient pas été de trop dans cette musique qu’à trop entendre, l’on écoute avec circonspection. Pas toujours réactif, parfois indolent, le cheval de bataille s’est légèrement empâté. Heureusement, la séduction des timbres, si bien différenciés, sauve de toute déception. Les Wiener n’ont jamais rien sacrifié de leur identité à la standardisation du son orchestral ; musique où la fiction est sublimée par le conteur, son inimitable grain de voix. Un particularisme de timbre qui se retrouve aussi bien chez les cordes (largeur plane du son, scintillement des aigus, aucune déperdition dans l’extrémité basse du spectre) que dans ce grésillement agréablement suranné des cors.

Rien à signaler dans Mort et Transfiguration de Strauss sinon une lecture honnête mais sans surprise. Si la cohésion au sein d’un pupitre est toujours parfaite, l’agencement des différentes voix n’est pas sans quelques accrocs. Malgré l’enthousiasme de la battue et la directivité de ses indications (le chef se tourne individuellement vers chaque pupitre), les musiciens ne suivent pas pleinement le chef dans ses choix musicaux, qui restent flous. Au reste, Jonathan Nott porte l’envol du phrasé mais se soucie moins de sa chute ; le rendu n’est pas toujours très fini, les effets de surprise plus débridés que contrôlés, sans compter cette vision extradiégétique de la mort, trop peu « empathique » pour être bouleversante.

Pour tous les ténors, quels qu'ils soient, Das Lied von der Erde constitue une épreuve particulièrement redoutée : il n’est pas toujours facile de percer à travers la masse orchestrale dans le déferlement hypercalorique des numéros 1 et 5. Que dire alors du pari de Jonas Kaufmann de prétendre aux numéros pairs, chasse gardée des barytons et altos légendaires ?

Malgré quelques impulsions de départ très appuyées, Das Trinklied (1) gagne rapidement en sveltesse (notamment les violons, aux contours très accusés) pour mieux soutenir la portance et les sonorités distinctement cuivrées de Jonas Kaufmann. Climat idéal pour Der Einsame im Herbst (2) qui dévoile une trame brumeuse, rendue presque imperceptible (des gammes montantes et descendantes aux cordes), sur laquelle le chef appose quelques éclairages ponctuels ; phare dont le faisceau frappe successivement les solistes pour les tirer du silence. Très bel échange entre le ténor (dont la voix, plus intériorisée, gagne en rondeur) et l’harmonie, qui se rendent et reprennent sans cesse la parole.

Sous la baguette de Jonathan Nott, Von der Jugend (3) retrouve pleinement l’esprit du Scherzo Mahlérien : allègement du son, tempo vif soulignant l’exotisme des gammes (pentatoniques), avant d’étirer le temps dans un ritardando à la fois subtil et opérant. Von der Schönheit (4) oppose le ténor, rubatisant, aux violons et piccolo, qui pressent ostensiblement le pas. Rivalité poussée jusqu’au schisme, amenant une motorique plus serrée qui se poursuivra dans le très métamorphe Trunkene im Frühling (5).

Jonas Kaufmann se révèle d'une belle constance dans le dernier volet Der Abschied (6) : le soin du legato, la chaleur sensuelle et la justesse de climat ne faiblissent pas d’un iota. A ses côtés, un décor orchestral puissamment campé dans la texture, au point que certaines courbes, certains crescendos particulièrement bien conduits retombent ou débordent. Et quel dommage que la harpe soit à ce point rongée par le grondement du contrebasson, que la pesanteur matte des mesures finales, peu habitées, ne contraignent à aucun silence ! Pourtant, à l’heure où résonnait le gong, le consentement de l’orchestre semblait maximal, comme en témoignait l’ardeur du pupitre de violoncelle, ou les solos, tenus de manière superlatives. Il convient pour cela de saluer l’engagement et le courage absolument méritoires du chef Jonathan Nott.