120.000 kilomètres en deux heures de musique : l’incroyable itinéraire de celui qu’on appelle le « Voyageur de l’Islam », Ibn Battûta, relève autant de l’exploit que sa recollection sonore par Jordi Savall et l’ensemble Hespèrion XXI. Une énorme mappemonde musicale est dépliée sous les yeux éblouis et les oreilles dressées du public, chatoyante, exotique, polyphone et humaine. Le Festival d’Ambronay à l’Auditorium de Lyon montre par les chemins de la musique la réalité saisissante des migrations, celles du XIVe siècle comme celles d’aujourd’hui.

Reproduit en sept chapitres musicaux et littéraires passionnants, le voyage d’Ibn Battûta (« le fils du petit canard ») prend ses racines en 1300, avec le début de l’expansion ottomane en Anatolie, puis la naissance du futur globetrotter en 1304, à Tanger. Il s’achèvera en Asie centrale, en 1335. Entre ces bornes, les auditeurs auront tout vu, tout entendu, grâce à la force évocatrice des citations qu’égrène la récitante Denise M’Baye, et grâce à la qualité du spectacle musical, qui, en plus de la formation habituelle d’Hespèrion XXI, est produit par des spécialistes des différentes traditions folkloriques rencontrées.

La Catalogne livre une touchante complainte religieuse du XIIe siècle, dont la vièle de Jordi Savall souligne les accents en sensibilité. Pendant que l’Empire musulman du Mali arrive à son apogée, le philosophe et mystique Ramon Llull meurt entre Tunis et Majorque, décès célébré par une déploration amoureuse d’Ortafà, abbaye disparue du Conflent. Alors que s’éteint Marco Polo à Venise, son pendant arabe entame le hajj : décision illustrée par ces sources soufies qui mettent en musique la Sourate I du Coran. Et là, l’une des révélations vocales de ce soir : Hamam Khairy, « le rossignol d’Alep », ouvre son âme dans ce Bismi Allah ar Rahman mystique du VIIe siècle, qu’on met immédiatement en parallèle dans son expressivité aux monodies de Hildegard von Bingen entendues la semaine dernière dans le même Festival d’Ambronay (Les Voies de la Beauté).

La flûte imite le chanteur encore pendant quelques secondes, puis rejointe par deux sœurs boisées, elle entraîne dans la danse du Nil Kevokê, dont les pas résonnent lourdement grâce au tabla, s’accélèrent, puis s’interrompent. Délicatement, la Syrienne Waed Bouhassoune, dont on a déjà apprécié le jeu d’oud, entonne cette chanson d’amour préislamique, relayée par Meral Azizoglu, dont les sanglots vocaux expressifs déplorent le fondateur de la dynastie des Ottomans : le chemin d’Ibn Battûta est décidément jalonné de nombre de décès ! Son arrivée à la Mecque est cependant joyeuse, grâce à Rajery et à sa valiha malgache, instrument qui transforme un bout de bambou en cithare. Tout d’un coup, grâce aux nombreuses percussions, l’atmosphère s’est transformée en bazar animé.

L’Irak, la Perse, le Yémen, Zanzibar, le canal du Mozambique, l’île de Mombasa : la kora de Ballaké Sissoko, qu’on a déjà entendue en stimulant dialogue avec la valiha, raconte dans cet Awal instrumental le goût sucré et tentant de la prune de Java, qui a la forme de l’olive… Mais le voyage n’est pas pur enchantement : la diversité des registres s’élargit à l’épique, avec ces battements de tambour qui appellent à la bataille entre Turcs et Byzantins, puis la marche turque de Taksim, dont la rythmicité, l’accélération et les cymbales se font menaçants. L’univers orthodoxe scintille dans la voix extraordinaire de Lluís Vilmajó : les harmoniques de sa monodie anonyme se fondent dans celles de l’organetto – le plain-chant du ténor est un pur délice.

Le trajet s’achève… Constantinople, dont les cloches sonnent, n’est qu’une station, aux confins de la Bulgarie, que le kaval de Nedyalko Nedylakov conjure. La chanteuse Katerina Papadopoulou montre que les ornementations chypriotes sont voisines de celles de l’Orient, en dépit de légères différences sur le plan harmoniques. La steppe russe, Boukhara, Samarcande, les montagnes du Hindu Kush, puis on s’arrête en Afghanistan, où le tabla magique nous fait courir dans de sombres ruelles.

La conclusion, collage de chants grec, marocain et turc, et le bis, tsigane, sont à eux seuls un plaidoyer que Jordi Savall, concepteur et directeur du programme, au profil barbu et serein de Charlemagne, n’aurait même pas besoin de prononcer, tant ils sont éloquents. Les toponymes égrenés et la provenance des musiciens superposent notre propre actualité aux réalités du Moyen Âge. Mossoul, Kaboul, les ruines de Bagdad, la Palestine, Jérusalem, la division entre Sunnites et Chiites, le Mali, Madagascar, Mogadiscio… L’itinéraire évocateur et coloré, cette musique migratoire médiévale, dans sa diversité de tonalités et de paysages, de religions, de civilisations et de techniques musicales possède un message politique et citoyen énoncé simplement, mais fortement. Il s’incarne dans Hamam Khairy, qui chante sa ville natale :

« Je marche sur le chemin d’Alep,

bordé d’oliviers et nous y allons,

ne pleure plus, plus de deuil, sois sage,

demain sera sûr, ô mes yeux… »