Pensé comme une expérience visuelle, une performance de presque deux heures visant à illustrer de manière à la fois onirique et brutale l’antagonisme induit par les deux pôles de ce programme composé d’une première partie évoquant la guerre et d’une seconde prônant la paix, ce concert-récital de Joyce DiDonato accompagnée de l’orchestre Il Pomo d’Oro dirigé par Maxim Emelyanychev s’inscrit à la fois dans une dynamique visant à repenser le traitement scénique du récital, tout en traduisant l’engagement profond de la mezzo de Kansas City dans une démarche sociale amorcée depuis déjà de longues années, dont ce programme proposé par les Grandes Voix en est le prolongement.

Joyce DiDonato © Simon Pauly
Joyce DiDonato
© Simon Pauly

« Au cœur du chaos, comment trouvez-vous la paix ? » Cette question - genèse à la construction du projet « In War and Peace » qui pris forme après les attentats du 13 novembre 2015 - trouve ainsi matière à réflexion dans un développement prenant la forme d’un assemblage hétéroclite d’œuvres d’Haendel, Purcell, de Cavalieri ou encore d'Arvo Pärt.
La mise en espace de Ralph Pleger s’attache à suivre la narration tout en ajoutant une nouvelle dimension picturale au récital, grâce, notamment, au concours d’Henning Blum dont les lumières soulignent de façon suggestive les interventions du danseur et chorégraphe Manuel Palazzo, lequel s’attache à conserver une certaine distance avec la mezzo, évoluant tel une chimère sur la scène transformée en une sorte de non-lieu temporel que la projection vidéo abstraite et poétique de Yousef Iskandar habille plus ou moins subtilement.

Pour introduire la première partie dépeignant le motif de la guerre, Joyce DiDonato a choisi d’interpréter une aria de Storgé (Jephta, Haendel), « Scenes of horror » que l’orchestre dirigé par l’excellent Maxim Emelyanychev accompagna avec une intensité et un raffinement que l’on appréciera tout au long du récital, et notamment dans la Ciacconna en sol mineur pour 3 violons et basse de Purcell introduisant le lamento de Didon. Valorisant d’emblée le timbre brillant et riche d’harmoniques graves de DiDonato, dont la présence scénique égale l’agilité de sa voix, « Thy hand, Belinda …. When I am Laid in earth » perdit pourtant un peu de sa force au fil de l’interprétation, l’intention et l’articulation aux autres pièces semblant primer sur un engagement total du corps et du chant, que l’air d’Agrippina « Pensieri, voi me tormentate » (Haendel) révéla cependant plus distinctement.

La seconde partie offrit quant à elle un assemblage peut-être plus équilibrée d’œuvres évoquant la paix ou l’espoir de jours plus cléments, en intégrant notamment le « Da Pacem Domine » d’Arvo Pärt entre l’air de Susanna « Crystal streams in murmurs flowing » et celui de Cleopatra « Da tempeste il legno infranto », ce dernier perdant quelque peu en spontanéité et semblant être traité de manière à amoindrir la puissance vocale de DiDonato au profit d’un traitement plus ancré dans la construction dramatique faisant de cet aria le point d’orgue du récital. Saluons en revanche l’interprétation en bis de Morgen de Strauss, d’une densité et d’une finesse bouleversante et si justement appréhendée, qui en clôturant cette soirée, nous convie à espérer plutôt qu’à concevoir la paix comme parfaitement tangible.