Ou du moins, c’est son ambition affichée : celle de faire sonner à la fois les particularités et l’infini des possibles du plus monumental des instruments sur des partitions qui ne lui sont pourtant pas destinées – le programme élaboré par le jeune organiste polonais n’étant constitué que de transcriptions. S’il remplit sa première promesse, celle de réaffirmer le puissant orgue de l’Auditorium comme l’instrument soliste unique qu’il rêve d’être, cet enflammé récital laisse un peu plus dubitatif quant à son appétence totalisante. Il a heureusement le mérite de révéler en Karol Mossakowski un musicien captivant.

Karol Mossakowski © Karol Mossakowski
Karol Mossakowski
© Karol Mossakowski

La Chaconne BWV 1004 aurait bien du mal à évoquer le trait acéré du violon. Elle ne s’y aventure pas : restreinte à des registres purs, elle laisse sonner les accords que l’archet ne peut qu’effleurer, se fond dans un phrasé onctueux et un rubato qui annoncent la tonalité fièrement romantique du reste du programme. De même que les changements fréquents de jeux et de claviers, ainsi que l’utilisation, proscrite ailleurs, de la boîte expressive sur une même phrase. Non sans évoquer les grandes pièces destinées à l’orgue – la Passacaille en tête – la Chaconne n’est pas écrasée par une virtuosité forcée.

Choix que confirment les mixtures légères mais riches en harmoniques choisies pour la transcription de Mendelssohn – effectuée par Mossakowski même – et leur transition, une fois la fugue amorcée vers un grain plus prononcé. Cette succession opulente de couleurs laisse s’affirmer un toucher d’une émouvante finesse.

Le morceau de bravoure qui suit invoque les pages orchestrales les plus touffues, celles de Wagner. L’ouverture de Tannhäuser, méditative puis virevoltante, mesurée puis passionnée, impressionne lorsqu’elle multiplie les voix et s’érige sur une pulsation effrénée, mais peine à rendre justice aux subtilités de l’harmonie et à la simplicité pourtant entêtante du chœur des pèlerins. Sans qu’on ne sache si le manque de corps de ces voix est à imputer au phrasé et à l’énergie du soliste, ou à son choix de jeux. Comme souvent, ce sont les parties intermédiaires, entre le bouillonnement et l’accalmie, qui souffrent d’inexactitudes. Le tout, d’une tenue cependant indéniable, peine donc à soutenir la comparaison avec l’orchestre.

On revient, au retour de l’entracte, en plein dans les plus célèbres pièces pour piano de Rachmaninov (les Préludes op.3 n°2 et opus 23 n°5) : la technique de l’organiste, bien que d’une légèreté admirable, ne peut ici pas tenir la comparaison avec les possibilités expressives de l’attaque pianistique. Peu importe : sans pour autant se concentrer sur les harmonies plutôt que sur les traits, Mossakowski laisse le magma monter crescendo, et parvient – c’est là que réside l’avantage de l’organiste – à disséminer de nouvelles nuances une fois la saturation atteinte. La marche de l’opus 23 retentit comme une danse un peu grinçante, moins portée par la rêverie esquissée par l’opus 3 que par un Witz rafraîchissant.

Arrive ensuite Liszt que l’on pensait déjà entendre sur Rachmaninov, et c’est alors une nouvelle manière que l’on découvre, celle qui rend incandescente la progression et la montée en puissance que constitue son Orpheus. Beau moment que l’élégiaque et célébrissime Prélude op. 28 n°4 entérine avec pudeur, malgré la présence un peu surplombante du tremblant. Sans transition, Mossakowski enchaîne sur sa transcription de la Méphisto-valse : la diversité, la pertinence et la loufoquerie des registres choisis accompagne le trait syncopé et l’omniprésence des arpèges devenus ici vrombissement et torrent d’accords à perte de vue. La virtuosité est au rendez-vous, pour le plus grand bonheur d’un public visiblement ravi.

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