Confier l’ONF aux mains du fils et fidèle élève Ken-David Masur pour un programme dédié au grand Kurt relevait à la fois de l’évidence et de la gageure. Parcourir avec lui les pages les plus emblématiques d’un symphoniste au répertoire moins cosmopolite que viscéralement composite suffirait-il à invoquer la tempérance, la vigueur et l’affabilité de ses interprétations ? Il fut en effet émouvant de retrouver dans le maintien si particulier des mains, dans la minutie de phrasés sans accroc, dans la fluidité des tempi et de la battue du fils les souvenirs du père. Et d’en constater les prolongements plus personnels, ou du moins plus contemporains, dans ces poignets rompus sur les cadences, ou encore cette jointure du bras et du cœur qui accompagna les plus importantes montées en puissance. Car, plus qu’une école de direction, Kurt Masur incarnait une manière, une approche de la musique dont la juste mesure, entre connaissance du texte et naturel de la lecture, à défaut de sembler aujourd’hui d’une foudroyante modernité, a de quoi rester intemporelle.

Ken-David Masur © Beth Ross Buckley
Ken-David Masur
© Beth Ross Buckley

Le très beau Schicksalslied, sorte de précis brahmsien, ouvrit ainsi brillamment le concert, porté par une texture solide, une vigueur bienvenue dans les attaques, et de très beaux échanges entre un Chœur de Radio France en bonne forme et des bois particulièrement remarquables. Le contraste avec cette robustesse de jeu, d’autant plus efficace que portée par une méticulosité évidente, n’en fut que plus criant une fois amorcées la douceur et l’élégance toutes mozartiennes de la Symphonie n°5 de Schubert. Rythmée par la fougue de ses échanges, la poignante simplicité de ses clairs-obscurs, la discrète virtuosité harmonique d’un Andante captivant, jamais policée par une fausse modestie, la Symphonie se fit ici intime, chaleureuse, et enthousiasma le public malgré le laconisme de son final.

Au retour de l’entracte, la très attendue Anne-Sophie Mutter fit merveille sur le nocturne de Dutilleux qu’elle avait elle-même créé en 2002 avec Kurt Masur à Londres, Sur le même accord : contemplative, entre tintinnabulation et sérialisme, la pièce évolua au fil de mouvements d’intensité variable, de jeux de vides et de pleins, d’arpèges et d’agrégats mettant toujours en relief une soliste à la palette d’expressions généreuse et éminemment contemporaine, jusqu’à une impressionnante apogée. A cette alchimie réussie entre un Ken-David Masur à l’affût de belles couleurs orchestrales et une Anne-Sophie Mutter rompue à l’exercice succéda malheureusement un Concerto pour violon (K.207) mozartien un peu inégal. La transition fut-elle trop abrupte ? L’orchestration trop fluette ? Les cors trop hardis ? Le tout ne sembla pas toujours en place le temps d’un Allegro moderato un peu expédié, malgré une belle cadence aux fougueuses mais un poil inexactes doubles cordes. Les deux mouvements suivants firent montre d’une meilleure cohésion malgré quelques faussetés persistantes sur l’Adagio, si bien que le Presto final sembla laisser le spectateur sur sa faim. Le bis choisi, l’Air de la Suite n°3 de Bach, dont le romantisme exacerbé ne manquait cependant pas de panache, laissa à nouveau entendre le prodigieux son d’Anne-Sophie Mutter, quoiqu’un peu trop talonné, par endroits, par le violon solo. De quoi rêver à de nouvelles et prometteuses retrouvailles.