Donné pour la première fois en 2008 à l’Opéra de Montpellier, le King Arthur de Purcell revisité par Corinne et Gilles Benizio (alias Shirley et Dino) et Hervé Niquet à la tête du Concert Spirituel a, depuis, été repris de nombreuses fois. C'est avec bonheur que nous avons retrouvé cette production fantasque et drolatique à l’Opéra Royal de Versailles.

© Raphael Saada
© Raphael Saada

Cette magnifique salle, conçue pour accueillir les joyaux lyriques de l’époque du Roi Soleil, offrait à ce spectacle complètement loufoque un sublime écrin en parfait décalage avec l’aspect « toc » – voulu par les metteurs en scène – des costumes et des décors. En effet, se revendiquant des Monty Python, le duo de la compagnie Achille Tonique n’a pas lésiné sur les effets saugrenus pour servir sa conception abracadabrante de l’œuvre de Purcell : décor « antique » en carton-pâte, cordes grossières pour évoquer les lianes de la forêt, soldats en uniformes sommairement cousus et affublés de postiches tout droit sortis d’un magasin de farces et attrapes… En outre, c’est à un véritable défilé de personnages hauts en couleur que le public a pu assister tout au long de la pièce : chevaliers indisciplinés, prêtres défroqués, elfes, hippies, infirmières, skieurs et même le père Noël ainsi qu’un ours polaire et des pingouins ! Pour couronner le tout, cette équipe bigarrée était dirigée par un régisseur-en-chef-aspirant-chanteur maladroit et visiblement peu au fait des contraintes d’une réalisation scénique, interprété par un Dino drôle et touchant à la fois.

Les chanteurs, également, se sont révélés d’excellents acteurs. Le ténor Mathias Vidal et le baryton-basse Marc Labonnette ont incarné à la perfection les deux prêtres, joyeux compagnons de route et conseillers du roi Arthur. Leur duo comique, particulièrement convainquant, était servit par une élocution précise et une alliance homogène de leurs timbres de voix mais aussi de leur gestuelle. L’autre duo vocal de la soirée, non pas complice et masculin mais féminin et adverse cette fois, était incarné par la belle voix ronde et claire de Chantal Santon-Jeffery (soprano) et celle, puissante et virtuose, de Bénédicte Tauran (soprano). Cette dernière a par ailleurs pu montrer plusieurs facettes de son talent en interprétant tantôt un rôle de séductrice, tantôt une elfe de la forêt au timbre délicieusement grinçant (« Hither this way » dans le deuxième acte). João Fernandes, quant à lui, était irrésistible en roi Arthur fêtard et simplet. Malgré l’aspect grotesque de son personnage, c’est par sa voix de basse dense et profonde qu’il a su imposer une aura d’autorité à la salle et achever de séduire le public présent.

De plus, il faut souligner la performance du chœur, parfaitement synchronisé, juste et équilibré, qui s’est donné avec une joie évidente à cette mise en scène déjantée, jouant tour à tour une armée de chevaliers dissipés, une bande de hippies caricaturale ou encore la cour décadente du roi.

L’orchestre, excellent, s’est également prêté à cette comédie musicale baroque en se faisant complice, et pas simplement suiveur, de son chef qui l’a mené de main de maître. La qualité d’écoute et d’attention des musiciens était telle que la pénombre soudaine entre les deuxième et troisième actes ne leur a pas posé de difficulté, et c’est avec souplesse, fluidité et une justesse impeccable qu’ils continué à jouer comme si rien ne s’était produit.

Enfin, Hervé Niquet ne s’est pas contenté de diriger remarquablement son orchestre. Il s’est lui aussi montré bon comédien en jouant le chef à la fois désemparé et agacé face à l’incompétence du régisseur de plateau (Dino) et s’est particulièrement illustré dans deux numéros de chant dignes des plus grands cabarets parisiens, interprétant avec aplomb « On a l’béguin pour Célestin » et braillant sans complexe une parodie de tyrolienne.

Le King Arthur de Shirley, Dino et Hervé Niquet, mêlant comédie, danse, chant et rebondissements en tous genres, s’inscrit tout à fait dans le goût de la comédie musicale britannique. Ce spectacle, parfaitement interprété par une équipe de musiciens très soudés, est donc volontairement burlesque mais peut-être d’un burlesque très mis au point et travaillé, à tel point qu’il manque parfois de spontanéité et de fraîcheur. Ainsi, on sent, même sans le savoir, que cette production a déjà été donnée maintes fois. Néanmoins, les artistes semblent toujours y prendre grand plaisir : ils savent nous le faire partager et nous faire rire et c’est toujours avec un large sourire que l’on ressort de la salle.