Entre couleurs flamboyantes et passions sulfureuses, nobles fiertés et danses pittoresques, l'Espagne fascine, ensorcelle et inspire. De Lalo à Ravel, en passant par Saint-Saëns, Chabrier, Liszt, Berlioz ou Debussy. Si cette fascination en entraîne quelques-uns sur la dérive de l'espagnolade au romantisme trivial, il est de certaines pages hautement inspirées dont les dimensions tant harmonique que mélodique sont admirables. Les Goyescas d'Enrique Granados en font assurément parti. A l'occasion du week-end "Y Viva Espana", l'Auditorium de Radio France accueille ce soir le pianiste Andrei Korobeinikov dans un programme audacieux constitué de ces Goyescas suivies du redoutable Grand Concert-Fantaisie sur des thèmes espagnols de Franz Liszt. Entendre Korobeinikov dans un tel programme est a priori surprenant, l'on ne le connaît guère dans ce répertoire, mais à la lumière du talent et de la musicalité de ce surdoué russe il est difficile de l'imaginer desservir cette musique.

Andrei Korobeinikov © Irene Zandel
Andrei Korobeinikov
© Irene Zandel


Inversant sans prévenir l'ordre du programme prévu, le pianiste commence donc par les Goyescas de Granados. Malheureusement trop peu jouées dans leur intégralité, elles font parti des chefs-d’œuvre de la musique pour piano du 20ème siècle. Inspiré par l'atmosphère contrastée du peintre Francisco Goya, le compositeur dont le credo était "ma musique naît du tempérament" nous offre ici une fresque, à travers laquelle les thèmes populaires transfigurés dans une écriture pianistique fascinante et redoutable nous laissent entrevoir tout un univers. Korobeinikov nous en offre une interprétation magistrale. Outre les très nombreuses difficultés techniques qu'il surpasse sans sourciller, ce qui est remarquable ici est la capacité du pianiste à nous immerger dans les atmosphères. Les tempi et des nuances sont irréprochables, mais cela tient d'abord dans le subtil dosage de certaines inflexions de la phrase. Il suffit d'entendre l'inflexion des triolets de doubles croches qui jalonnent l’œuvre et que l'on trouve dès la première pièce Los requiebros (Les galanteries). Dans sa manière de les jouer très légèrement en retard en insistant sur la première double, puis de leur donner une allure débridée, il y a là en germe tout à la fois la noblesse, la sensualité, la passion, la gravité et la liberté qui se prêtent tant à l'âme espagnole. Que ce soit dans les fulgurances syncopées d'El fadango del candil ("Le fadango de la chandelle"), dans la mélancolie nimbée de soupirs des Quejas o la maja y el ruisenor ("Complainte, ou la maja et le rossignol") ou dans le sarcasme de la dernière pièce Epilogo, serenata del espectro ("Epilogue, sérénade du spectre"), l'attention dont le pianiste fait preuve envers la conduite de toutes les voix ouvre une dimension absolument fascinante.

Après de chaleureux applaudissements, afin de parfaire l'intégralité Korobeinikov nous offre El pelele (le pantin), septième pièce qui ne fut pas intégrée au cycle initial, mais inspirée directement du tableau éponyme de Goya où l'on voit quatre jeunes majas faire sauter un pantin en riant. Korobeinikov est d'une grande franchise même dans la bouffonnerie, en insistant sur la facture rythmique tantôt bondissante sans délaisser la puissance, tantôt plus pesante, par laquelle transparaît le sardonisme de ces femmes se moquant des hommes. Si l'on ne peut en vouloir à Korobeinikov de jouer également cette pièce, le public se serait bien contenté des Goyescas sans ce Pelele, car jouée séparément (elle ne fait parti d'aucun cycle) entre deux salves applaudissements elle apporte une lourdeur qui parachève mal les Goyescas et semble assez incongrue vis-à-vis de l'unité de ces dernières.

Dans le Grand Concert-Fantaisie sur des thèmes espagnols de Liszt, le compositeur se réapproprie également des éléments populaires, à l'instar du thème de la jota aragonaise ou du célèbre chant Cachuca. Cette œuvre est de ces grands morceaux de bravoure du compositeur requérant une technique démoniaque et qui, a moins d'avoir affaire à un interprète excellent, est plutôt ingrat à écouter. Korobeinikov nous en livre une interprétation de premier plan. Il n'a peur de rien et dompte avec brio toutes les fantaisies d'écriture d'un Liszt déchaîné. C'est un spectacle qu'il nous offre, une corrida sans sang et sans meurtre. Avant que la difficulté n'arrive à lui il avance vers elle, la provoque, puis par un geste tout en maîtrise, en tact et en élégance la dompte et la terrasse. Nous aurions pu crier "Olé" si nous n'étions à l'Auditorium.

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