Avec Fratres et Tabula Rasa, c’est un nouveau chemin qui s’ouvre à la musique. Mais plus qu’un chemin de la nouveauté, c’est le chemin d’un retour à une certaine forme de pureté de l’inspiration, qui passe dans l’écriture et la réalisation par une économie de moyens. Renonçant aux constructions dodécaphoniques et prenant le contre-pied des expérimentations électroniques, Arvo Pärt puise dans le passé pour tisser son style « tintinnabuli » qui l’a rendu populaire dans les années 80 grâce au label ECM. Dépouillement et vérité, tel est le credo d’Arvo Pärt, credo qui trouve de puissants échos chez le violoniste Gidon Kremer, créateur de Tabula Rasa, associé depuis toujours au nom du compositeur estonien, comme à ceux d’Alfred Schnittke ou de Sofia Gubaidulina. Le musicien vient avec son ensemble Kremerata Baltica composé de jeunes musiciens talentueux des pays baltes. Plateau de choix donc ce soir à la Fondation Louis Vuitton, rehaussé par la présence de Tatiana Grindenko qui tenait déjà la partie de second violon au côté de son ancien époux dans l’enregistrement de 1984, et Martynas Stakionis, jeune chef letton de vingt ans.

Gidon Kremer © Paolo Pellegrin | Magnum
Gidon Kremer
© Paolo Pellegrin | Magnum

Fratres, pour violon, cordes et percussions, s’ouvre sans ambages sur des arabesques baroques ensorcelantes du violon. Gidon Kremer n’hésite pas à appuyer les temps, le son est généreux et direct. La rengaine hypnotise, elle sature l’espace pour finalement déboucher sur un univers dépouillé, irradiant une luminosité diaphane. L’orchestre a un son pur, homogène, et cette pureté est renforcée par l’absence systématique de vibrato. Comme la répétition des arabesques initiales créaient le statisme au sein du mouvement, l’absence de vibrato crée une immobilité, une extraction du flux temporel, une intemporalité, au fil même de la note.

Cette intemporalité chez Arvo Pärt puise ses racines profondes dans la religion orthodoxe, qui constitue la pierre de base de l’inspiration du compositeur, et à la lumière de laquelle se comprend la recherche spirituelle à l’œuvre dans sa musique, en même temps que les caractéristiques de son style « tintinnabuli ». Le dépouillement de Fratres, Tabula Rasa et de Passacaglia sont caractéristiques de ce style. Dépouillement et modestie du moine face à la grandeur de Dieu ? La pauvreté de l’écriture va alors dans le sens d’une recherche de sens, d’une recherche de l’essentiel, du refus du contingent. Les cordes de la Kremerata se montrent remarquables dans cette économie de moyens, elles vont droit à l’essentiel, sans mouvements parasites. Le son s’étire comme un long fil, pur, insaisissable parfois, tant les musiciens excellent dans les nuances pianissimi. Les lignes sont claires et aériennes, toujours douces, sans à-coups, et la dialectique de la tension et de la clarté se résout dans ces tenues longues dans l’aigu, registre de prédilection d’Arvo Pärt.

Le deuxième mouvement de Tabula Rasa, « Silentio », subjugue par son immatérialité, son caractère éthéré, son air raréfié. Gidon Kremer et Tatiana Grindenko nous convient dans un autre monde, immobile, auquel n’est pas étranger le Stabat Mater de Poulenc. Grindenko a un son d’une netteté et d’une profondeur rare, qui fait bon ménage avec celui de Kremer, plus englobant.

Chez Pärt, l’écriture dépouillée, profonde et silentieuse, inspirée en partie par les polyphonies du Moyen-Age, côtoie un écriture baroque, foisonnante et libre, l’écriture du Logos, ces deux écritures étant toujours mises en regard. Dans le premier mouvement de Tabula Rasa, le flux presque corellien des violons alterne avec un flux hors-temps, insubstantiel, qui fait entendre les cloches du piano préparé. La virtuosité des solistes n’est pas forcée, elle est naturelle, et dégage une impression de détermination. Gravité et acceptation, pour arriver à une coda rendue avec une intensité presque effrayante.

De musique baroque, il en est également question dans la Passacaglia, dont l’ostinato imperturbable est dans l’esprit de l’air du froid de Purcell. Le Greater Antiphons est l’occasion de découvrir la battue très souple du tout jeune chef d’orchestre letton Martynas Stakionis, talent prometteur. La synchronisation est parfaite dans cette écriture verticale qui procède par courtes phrases. Enfin, la Fantaisie en Do majeur pour violon et cordes, avec Kremer au violon, vient nous rappeler que la simplicité et la sincérité de la musique du compositeur estonien trouve écho dans la musique de grands maîtres du passé.

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