Alléchante, la programmation de ce concert doublement inaugural de l’ONF – début de saison, mais surtout débuts à sa tête d’Emmanuel Krivine – ne manque pas de sel. Est-ce en raison de son âge (70 ans), devenu ici presque inhabituel à la tête d’un effectif symphonique, que le chef a porté son choix aussi bien sur le premier opus de l’impétueux Webern que sur les plus crépusculaires Vier Letzte Lieder de Strauss et Symphonie en ré mineur de Franck ? Est-ce pour donner tort aux plus patriotes, se réjouissant que la direction de l’orchestre échoie enfin à un français, que le facétieux grenoblois a concocté une affiche tout à fait germanophile, comme pour se réjouir de réhabiliter le belge Franck et sa fascination wagnérienne, jugée alors suspecte par le public parisien ? On finira bien vite par s’en moquer : très loin de se résumer à un pied-de-nez, cette prise de fonction est une réussite totale avant tout parce qu’elle prend à bras le corps la substantifique moelle de ses œuvres, parce qu’elle explore leur sensorialité sans jamais rien sacrifier de leur pureté ; parce qu’elle s’attelle à en dire avant tout les « voluptés », dira Krivine. Sans pour autant nier leurs profondes divergences ou se soucier d’y laisser une quelconque patte.

Emmanuel Krivine © Fabrice Dell'Anese
Emmanuel Krivine
© Fabrice Dell'Anese

L’édifice orchestral de la Passacaille de Webern s’érige ici sur un ostinato fragile, à mi-chemin entre les leçons d’un Schönberg ou du Brahms de la 4ème et l’étrangeté d’une série savamment énoncée. Soigné de très près – on ne se souvient pas d’avoir entendu dans ces murs des cuivres aussi bien cadrés, ni un son aussi palatal -  le détail n’est ici sujet à aucun alanguissement, et l’individualité des thèmes et des solistes n’a jamais le temps de s’affirmer. La quête obsessionnelle, donc tragique, engloutit le moindre trait, la moindre trajectoire avec un empressement si boulimique qu’il ne s’apparente jamais à un dérapage contrôlé. La succession de nuances, saisissante, imprévisible, prend à la gorge un public qui ne s’attendait peut-être pas à de telles secousses.

Mais cet appétit se tempère chez Strauss, qui bénéficie d’un traitement plus aéré. Entre la fresque wagnérienne et l’élégie immatérielle, Krivine ne tranche pas. La prestation joliment colorée de la danoise Ann Petersen l’y aide sans peine : l’ardeur, et la consistance de sa voix mixte se parent d’un bel éther le temps de fermes aigus, dont l’expressivité impressionne sur le subtil crescendo du « Seele » de « Beim Schlafengehen », pour mieux retentir sans la moindre aspérité sur le très tendre « Im Abendrot ».  L’orchestre esquisse quant à lui un paysage familier : les arpèges envoûtantes des cordes sur « Frühling » ont dans « September » la légèreté désagrégée de feuilles mortes emportées par le vent. L’inquiétude surgit dans cet étonnant enchaînement d’un ré et d’un do dièse qui jalonne tout le concert le temps du très beau « Beim Schlafengehen », sublimé par la prestation sans faute de Luc Héry au violon, mais ne prend pas le pas, comme souvent ailleurs, sur « Im Abendrot ». En bis, « Morgen ! » constitue un bel écho aux belles pages parcourues, et rappelle que la tendresse et la vivacité de ses couleurs ne s’apparente pas qu’à un chant du cygne . C’est que « Morgen ! » invoque déjà sans effort la mélancolie et la tendresse des ultimes Lieder.

On change alors complètement de registre avec la Symphonie de Franck : les voix éclatent avec une pleine clarté, la délimitation des pupitres leur permet de s’inscrire avec plus de facilité sur un fil moins narratif que cyclique. Les cors retentissent avec ferveur, sans pour autant endiguer la douceur des cordes. L’accord de ré majeur, délié avec une générosité débordante le long du premier mouvement, a ici un retentissement jazzy d’autant plus rafraîchissant qu’il ne semble absolument pas forcé, et que l’inquiétude chromatique guette toujours. Enjoués, également, les pizzicati de l’Allegretto achèvent d’évacuer de la partition les lectures wagnériennes qu’on a pu y forcer par le passé. Triomphante, la conclusion aboutit à des applaudissements chaleureux et à un bis à la redoutable candeur : la célèbre Barcarolle d’Offenbach. Une très belle nuit, en effet.

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