Après une Italienne à Alger qui avait littéralement enchanté le public à l’Opéra Royal de Versailles il y a à peine plus d’un an, Jean-Christophe Spinosi remet l’ouvrage sur le métier, au Théâtre des Champs-Élysées, avec une équipe de chanteurs totalement renouvelée (à l’exception de Christian Senn en Taddeo) et… le triomphe, la jubilation des spectateurs à la fin du spectacle sont les mêmes. Signe que le mérite en revient avant tout au chef : son amour pour cette musique, l’enthousiasme qu’il éprouve à la diriger s’entendent, se voient à chaque instant et sont particulièrement communicatifs.

Jean-Christophe Spinosi © Jean-Baptiste Millot
Jean-Christophe Spinosi
© Jean-Baptiste Millot

Spinosi parvient à investir le mince espace de liberté laissé par la musique de Rossini (tout y est à ce point pesé et calculé que le moindre excès, la moindre faute de goût peuvent s’avérer fatals !) avec une fantaisie, une vivacité, une compréhension du style qui ne mettent jamais en péril le délicat équilibre de l’œuvre, mais révèlent au contraire toute sa puissance dramatique et comique. L’ouverture, agaçante, comme on le disait au XIXe siècle d’une jeune fille séduisante attirant irrésistiblement l’attention, est à l’image de l’ensemble de la soirée : à la fois précise, délicate, pleine de vie et de fantaisie.

L’Ensemble Matheus, très longuement applaudi par le public à l’issue du spectacle, fait preuve d’une grande adéquation stylistique et se montre tout aussi à l’aise dans les moments de folie tourbillonnante (le finale de l'acte I) que dans les pages de pure poésie (splendide introduction de « Per lui che adoro », dont les pizzicati délicats et les volutes de la flûte semblent suspendre le temps).

Exclusivement masculin pour l’occasion, le chœur de chambre Mélisme(s) est lui aussi impeccable et fait preuve d’un bel engagement non seulement vocal mais aussi physique : les choristes n’hésitent pas à ponctuer leurs interventions de gestes expressifs à l’adresse des personnages, participant ainsi de la théâtralité de la soirée, une théâtralité qui se manifeste également dans des jeux de scène certes limités pour cette version de concert mais efficaces et souvent fort drôles.

Vocalement, la soirée est un peu inégale, même si les quelques irrégularités constatées ici ou là ne nuisent jamais à la qualité d’ensemble ni à la dynamique irrésistible du concert. Victor Sicard et Rosa Bove parviennent à faire de Haly et Zulma mieux que des silhouettes : de vrais personnages, portés par des voix claires et bien posées et une implication scénique de tous les instants. Distribuer Verónica Cangemi en Elvira relève du luxe : elle fait entendre dans ce rôle somme toute secondaire une voix plus corsée que celles des habituelles titulaires du rôle et donne au personnage de la femme bafouée – et un peu ridicule – une épaisseur convaincante, à un ou deux aigus légèrement stridents près.

Son bey de mari est le chanteur d’origine hongroise Peter Kálmán. La voix, placée en arrière, n’a peut-être pas une couleur typiquement latine, et la ligne de chant, aux contours parfois anguleux, ne possède pas toute la souplesse requise pour le bel canto (les vocalises sont souvent assez approximatives…). Mais l’incarnation est savoureuse et fait plus d’une fois éclater de rire la salle. Christian Senn est sans conteste l’un des meilleurs Taddeo du moment : le timbre, d’une grande qualité et d’une belle projection, le soin apporté aux nuances (son « Ah, Taddeo, il aurait mieux valu que tu finisses au fond de la mer » en deviendrait presque émouvant ! »), la technique huilée (vocalises et chant syllabique sont parfaitement maîtrisés), alliés à un sens du comique certain lui permettent de brosser un portrait parfaitement accompli du faux oncle/amant d’Isabella.

Reste le couple d’amoureux, qui focalise évidemment l’attention du public… Sans démériter, Margarita Gritskova (Isabella) n’a pas totalement convaincu. Le premier acte lui permet de délivrer des graves sonores et des aigus éclatants… mais avec un grand « blanc » dans le médium, à la projection assez confidentielle – ce qui est pour le moins gênant dans ce rôle à l’écriture plutôt centrale. En conséquence, des répliques telles que « Questi costumi barbari / Io vi farò cangiar », ou « Andate dunque al diavalo, voi non sapete amar » perdent considérablement de leur saveur. Le second acte la voit plus à son aise, avec une projection plus efficace, des vocalises maîtrisées et un « Per lui che adoro » chanté à fleur de lèvres, d’un érotisme irrésistible. Enfin, Maxim Mironov triomphe. La voix, suave et tendre, est idéale pour le rôle de Lindoro. L’émission naturellement haute est d’une facilité désarmante, le style parfait : son « Languir per una bella », avec sa reprise pianissimo très subtilement ornée et sa cabalette « Contenta quest’alma » ont été un modèle de délicatesse et d’élégance virtuose.

La soirée s’achève sur un succès complet, le public, à la demande du chef, reprenant en chœur pour son plus grand plaisir la conclusion de l’opéra : « La belle Italienne, venue à Alger, apprend aux amants jaloux et fiers que la femme, quand elle veut, se joue de tout le monde ! »

****1