Malgré son évident intérêt musical, La Calisto a jusqu’ici attiré l’attention des metteurs en scène avant tout pour les jeux sur les registres et le(s) genre(s) que le livret de Giovanni Faustini, basé sur les Métamorphoses, laissait entrevoir. Aussi ne pourra-t-on qu’apprécier que le choix, décisif, de ne plus faire interpréter Jupiter et Diane par le même chanteur, accorde avec autant d’évidence Christophe Rousset et Mariame Clément.

© Klara Beck
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Ce que le travestissement et le passage de la voix de poitrine à la voix de tête avaient d’enthousiasmant se voit ici balayé non seulement par l’évidente dichotomie du timbre rugueux de Giovanni Battista Parodi et de la voix tantôt suave, tantôt piquante de Vivica Genaux, mais également par la lecture bien plus vraisemblable et incarnée de l’histoire qu’elle propose. En effet, si la Calisto lyrique et sensuelle de l’éclatante Elena Tsallagova se refuse à Jupiter mais lui cède dans ses habits de Diane, ce n’est pas par pruderie ou par bêtise, mais bien par désir. Il semble en effet difficile, aujourd’hui, d’interpréter autrement la langueur qui la traverse tout au long de l’acte II, portée avec souplesse et générosité par la soprano russe.

Cette Calisto-là préfère donc la lecture homosexuelle aux habituelles piété et chasteté féminines confrontées à la lubricité masculine, mais aussi le transgenre au travesti : la Lymphée du ténor Guy de Mey ne s’y pare pas que d’un registre comique, et ses échanges avec l’étonnant contre-ténor Vasily Khoroshev ne manquent pas de texture et de profondeur. Son sort ne provoque par ailleurs pas l’hilarité habituelle. Sans sombrer dans la gravité, la mise en scène accorde au sentiment une place souvent supplantée ailleurs par l’artifice et la séduction, notamment dans les échanges entre Diane et le terrien Endymion, qui a la conviction, l’étoffe et la robustesse de Filippo Mineccia.

© Klara Beck
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On devine chez Mariame Clément, qui joue avec habileté des détails du livret, une volonté, certes honorable mais surtout pertinente, d’extraire également de beaux portraits féminins, sans pathos ni minauderies, d’une partition qui regorge de l’expressivité et de la sensualité du belcanto. En somme, une volonté de trancher avec la tradition de la farce opposant blanches colombes et vilains messieurs. Ainsi, la Junon trahie de l’ardente Raffaella Milanesi s’extrait certes d’une cage dorée – beau décor unique mais habile de Julia Hansen, qui nous gratifie également d’élégants costumes - mais émeut elle aussi là où Jupiter et le Mercure du très bon Nikolaj Borchev amusent mais déplaisent toujours.

Car le rire demeure, non pas aux dépens de nymphes peu farouches devenues ici des personnages à part entière, mais à la barbe de satyres rassemblant à eux seuls assez de crudité et de laideur volontaire pour le reste du spectacle. Si l’animalité semble toujours tenter de se frayer une place sur scène, il y est finalement moins question de devenir-ours que des liens et histoires, intimes, qu’entretiennent les ours et les hommes. En somme, de l’altérité et de l’étrangeté au cœur de ce livret que Mariame Clément qualifie de « catalogue » de l’amour, au-delà des frontières conjugales, sexuelles et genrées. Si le tout peut, dans sa délicatesse, paraître par endroits un peu figé, le mouvement est, lui, bien présent dans la fosse, et les treize musiciens des Talens Lyriques font preuve d’une expressivité et surtout d’une écoute du plateau admirable, malgré quelques faussetés. Raffaella Milanesi ne s’y trompe d’ailleurs pas en les désignant lors de ses applaudissements : sans eux, ses pianissimi n’auraient pas trouvé pareil écho. Ni les variations de timbres, de styles ou de couleurs : car l’enivrement naît ici, avant tout, de la musique.

Le voyage de Suzanne Lay à Strasbourg a été pris en charge gracieusement par l'Opéra national du Rhin, à l'occasion de l'annonce de leur saison 2017-2018.

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