Ambiance de grande première : de nombreux journalistes et attachés de presse sont de sortie, Stéphane Lissner prend place aux premières loges et d’autres directeurs d’institutions lyriques jettent un regard attentif à la distribution. Sommes-nous à Bastille ou à Garnier ? Ni l’un, ni l’autre, ni même à Paris ! Tout ce beau monde a fait le déplacement jusqu’au terminus de la ligne 5 du métro, par-delà cette Porte de Pantin que certains spectateurs considéraient avec une répugnance non dissimulée quand la Philharmonie y a coulé ses fondations. Les temps changent et c’est heureux : l’agréable MC93 de Bobigny, son bar chaleureux et ses baies vitrées lumineuses font une rampe de lancement idéale pour la première tournée nationale de l’Académie de l’Opéra de Paris.

<i>La Chauve-souris</i> à la MC93 de Bobigny © Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio
La Chauve-souris à la MC93 de Bobigny
© Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio

Si la curiosité est au rendez-vous, c’est que cette Académie est prometteuse. Depuis quatre ans, l’Opéra de Paris reçoit sur concours de jeunes artistes (chanteurs, instrumentistes, chefs de chant...) qui suivent ensuite une formation d’excellence, ponctuée de projets ambitieux. Ce soir, excusez du peu : ce sont les trois actes et les trois heures de La Chauve-souris, exigeante et subtile opérette de Johann Strauss, qui sont au programme. Adaptée tant à la scène balbynienne qu’aux effectifs instrumentaux limités de l’Académie, la version du soir met à l’honneur un septuor qui prend place sur une estrade côté jardin, remplaçant l’habituel orchestre en fosse.

Pour mettre en scène ce modèle réduit de La Chauve-souris, Célie Pauthe est partie d’une étonnante découverte : en 1944, l’opérette a été jouée par des détenus dans le camp de concentration de Terezin. Voilà qui offre l’opportunité d’une fascinante mise en abyme, parfaitement en accord, a priori, avec l’économie de moyens de la production : instrumentistes et chanteurs entrent en scène les uns après les autres dans des habits sommaires et déclinent sobrement leur identité. Leurs nationalités variées sont à l'image des innombrables victimes du nazisme. À quelques endroits de l’ouvrage, des vidéos récentes de Terezin sont ensuite projetées en guise de décor, offrant un contrepoint sérieux à l’opérette : l’évocation de l’emprisonnement revêt un sens tragique sous l’écorce comique, et le fameux « Heimat » somptueusement entonné par Angélique Boudeville (Rosalinde) redouble d’expressivité nostalgique.

Angélique Boudeville (Rosalinde), Maciej Kwaśnikowski (Alfred) et Piotr Kumon (Eisenstein) © Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio
Angélique Boudeville (Rosalinde), Maciej Kwaśnikowski (Alfred) et Piotr Kumon (Eisenstein)
© Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio

À l’exception de ces instants émouvants, le jeu de la mise en abyme ne prend malheureusement pas. Passons sur l’inutile séquence didactique ajoutée au début du dernier acte, quand un geôlier délibérément débile commente longuement un film de propagande nazi. Hormis l’insertion de vidéos, la mise en scène ne cultive pas la distanciation annoncée en introduction et la représentation ne bascule jamais dans le contexte de Terezin : les personnages offrent surtout l’image d’une troupe d’étudiants potaches qui s’amusent avec peu de moyens. Si le pari brechtien de la mise en scène est manqué, on se console avec le divertissement proposé par le livret et incarné avec un plaisir communicatif par les « académiciens ». Les quiproquos et autres travestissements sont plus d’une fois désopilants, depuis les caprices de ténor d’Alfred jusqu’à la voix de canard d’Eisenstein imitant son avocat.

L’intérêt de la production du soir est bien la mise en avant de talents lyriques très prometteurs. Soprano dramatique appelée aux plus hauts cieux opératiques, Angélique Boudeville campe une Rosalinde époustouflante, aux graves denses, aux aigus ronds et puissants. Dans ce contexte, on pardonne bien volontiers la discrétion de son texte parlé. Dans le rôle de la femme de chambre Adèle, la pétillante Sarah Shine montre une incroyable aisance dans le jeu scénique et une agilité vocale à toute épreuve, couronnée par des aigus étincelants. Son timbre étroit semble un peu en retrait dans le premier acte mais elle convainc totalement dans ses spectaculaires couplets du dernier acte (« Spielich die Unschuld vom Lande »). Dernier membre d’un trio féminin de premier ordre, Jeanne Ireland (Prince Orlovsky) place son timbre chaud et intense de mezzo-soprano au service de son rôle travesti.

Les hommes ne sont pas en reste : délicieusement manipulateur en docteur Falke, Alexander York se distingue par son souffle équilibré et son phrasé élégant, lançant idéalement le célèbre « Brüderlein ». Maciej Kwaśnikowski ténorise avec panache et fait preuve d’une outrecuidance idéale dans le rôle d’Alfred. Enfin, si le timbre de Piotr Kumon (Eisenstein) surprend d’abord par son aspect nasal, la projection impressionnante du baryton emporte tout sur son passage.

Fayçal Karoui dirige les musiciens de l'Académie de l'Opéra et de l'Orchestre-Atelier Ostinato © Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio
Fayçal Karoui dirige les musiciens de l'Académie de l'Opéra et de l'Orchestre-Atelier Ostinato
© Opéra national de Paris / Elizabeth Carecchio

On est moins séduit par la transcription pour septuor de Didier Puntos, réduction peu imaginative de la riche orchestration straussienne. Peu favorisés par l’acoustique sèche de la salle, les instrumentistes de l’Académie et de l’Orchestre-Atelier Ostinato gagnent en assurance après le premier entracte. La direction souple de Fayçal Karoui cafouille régulièrement entre deux changements de tempo ou autres subtilités rythmiques, donnant une interprétation brute et peu enlevée des valses de l’ouvrage. La Chauve-souris a officiellement pris son envol ; il ne lui reste plus qu’à trouver sa vitesse de croisière.

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