Dernier des opéras de Mozart, La Clémence de Titus n'a jamais véritablement acquis ses lettres de noblesse auprès du grand public. Trop longtemps resté dans l'ombre de ses glorieux prédécesseurs (Cosi fan tutte, La Flûte enchantée...), un certain nombre de préjugés tenaces se sont accumulés sur son compte. Répondant à une commande officielle de l'empereur Léopold II d'Autriche, Mozart aurait ainsi composé cet opéra trop hâtivement, afin de se conformer aux délais, en usant d'une forme jugée conformiste et rétrograde par ses détracteurs : celle de l'opera seria en deux actes, déjà passée de mode au moment de sa première représentation en 1791.

Benjamin Bruns (Titus) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Benjamin Bruns (Titus)
© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

Mais au-delà des querelles de musicologues, ce défaut de notoriété est peut-être dû davantage à l'exigence intellectuelle de son sujet qu'au conservatisme stylistique de sa composition. En effet, La Clémence de Titus se situe dans le paysage mozartien à l'opposé de ses opéras au caractère léger - mais néanmoins profond – dont l'argument tient plus de l'étude de mœurs que du drame. En nous faisant revivre un épisode demeuré célèbre de l'Antiquité romaine, Mozart s'attache ici, avec l'appui de son librettiste Caterino Mazzola, à rendre palpables les passions extrêmes et les conflits moraux qui agitent les profondeurs de l'âme humaine.

On pouvait donc s'attendre de la part de l'Opéra National du Rhin à ce que la version strasbourgeoise de La Clémence se pare d'une mise en scène grave et solennelle, voire emphatique. Heureusement, il n'en était rien.

Jacquelyn Wagner (Vitellia) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Jacquelyn Wagner (Vitellia)
© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Au lever de rideau, première surprise : les décors détonnent par leur allure vintage, tout droit sortie de l'Italie des années 50. Une plate-forme tournante disposée au milieu de la scène nous donne à voir quatre lieux différents séparés par des cloisons pour la majorité transparentes. Chaque décor étant symbolique du personnage qui l'habite, on aura par exemple un intérieur classieux et narcissique pour l'instigatrice du complot visant à tuer Titus, à savoir Vitellia, que Jacquelyn Wagner incarne en Grace Kelly manipulatrice, et un décor tout de marbre noir pour figurer le palais de l'empereur, campé par le ténor allemand Benjamin Bruns. Une avant-scène est malgré tout préservée pour la mise en valeur des personnages au moment de leurs arias respectifs.

Les premières mesures de l'ouverture nous font d'emblée apprécier l'ingéniosité pratique et la valeur esthétique, voire cinématographique, de ce dispositif imaginé par Katharina Thoma : la plate-forme tourne lentement sur la musique et comme dans un long fondu-enchaîné, chaque personnage se présente à nous dans son activité quotidienne. L'enchaînement des scènes se fera ensuite de manière fluide et rythmée, la plate-forme s'agitant au gré des soubresauts de l'intrigue, et les cloisons transparentes entre les différents décors permettant de jolis chevauchements de perspectives, très originaux.

Les chanteurs servent la musique du génie autrichien et défendent cette mise en scène osée avec conviction et talent, malgré les quelques longueurs du livret : Jacquelyn Wagner et Anna Radziejewska travestie en Annius tiennent parfaitement leur rôle, l'une en femme fatale, l'autre en confident, mais semblent manquer parfois d'inspiration au moment de ces scènes plus intimes du deuxième acte où leur personnage se dévoile ; par exemple lorsque Annius fait appel à la pitié de Titus afin d'obtenir la grâce de Sextus son ami, Anna Radziejewska pousse un peu trop sa voix dans une colère désespérée qui n'a plus grand chose à voir avec de l'imploration.

Stéphanie d'Oustrac (Sextus) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Stéphanie d'Oustrac (Sextus)
© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Quant à Benjamin Bruns, son Titus répond à l'image que l'on s'en fait, mais dans un contexte politique et historique inédit : celui de l'Italie post-fasciste, où les problématiques intemporelles que sont la culpabilité et le châtiment étaient particulièrement présentes. Tourmentée par ses responsabilités et sa magnanimité importune, la voix du souverain ressort fragile, mélancolique, comme affaiblie par l'impossibilité de choisir entre le mot qui sauve et celui qui condamne.

Mais au final c'est la française Stéphanie d'Oustrac dans le rôle de Sextus qui se distinguera, menant son personnage masculin avec autant d'énergie que de générosité dans l'émotion, brillamment secondée, comme tous ces chanteurs de talent, par l'Orchestre Symphonique de Muhlouse et la baguette d'Andreas Spering.

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