Quand on fouille, on ne sait si on trouve, et ce que ce sera. Christophe Rousset, directeur musical des Talens Lyriques et fin connaisseur de l’opéra vénitien, a eu raison de pressentir un vrai bijou dans la partition du XVIIe siècle rencontrée à la Bibliothèque nationale de France. Créé au Teatro San Salvatore le 4 février 1675, La divisione del mondo de Giovanni Legrenzi ne connaît sa première française que presque 350 ans plus tard, grâce à la coproduction féconde de l’Opéra national du Rhin et de l’Opéra national de Lorraine cette année, et surtout grâce à l’interprétation de l’orchestration par le chef, qui associe luths, harpes, guitares, lirone, clavecins et cornets à bouquin aux cordes : un vrai feu d’artifice d’ambiances, de nuances et de couleurs dans cette œuvre aux arias courts et nombreux. La distribution vocale et la mise en scène moderniste de Jetske Mijnssen garantissent de concert avec Les Talens Lyriques une expérience exceptionnelle.

<i>La divisione del mondo</i> à l'Opéra national du Rhin © Klara Beck
La divisione del mondo à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

Ne cherchez pas à retenir toutes les digressions que vous réserve le livret de Giulio Cesare Corradi. L’enchevêtrement et les revirements baroques de l’intrigue se résument en peu de mots : Vénus, sacrée déesse, peine à se satisfaire d’un seul amant et a un peu trop tendance à exercer son charme sur tous les dieux qui foulent le Panthéon (puisqu’elle vient de quitter son cocu de mari Vulcain), à la grande fureur de Junon qui, comme souvent, a du mal à retenir son époux de tomber dans le même piège que Mars, Neptune, Pluton, et même le vieux Saturne. Le « partage du monde » qu’évoque le titre de l’œuvre, n’est autre que l’assignation aux fils de Saturne de leurs règnes respectifs : à Neptune les océans, à Pluton les mondes souterrains, attribution qui ne se fera cependant pas sans concessions…

En ramenant le livret à son essence et en adoptant un dispositif scénique fixe, la talentueuse Jetske Mijssen fait un choix intelligent de simplification qui donne aux airs, aux intermèdes et à leurs interprètes pleinement l’occasion de s’épanouir. Une demeure de grande famille au double escalier et aux nombreuses portes est le cadre dans lequel s’expose un portrait collectif, constitué de personnages-types qui correspondent très bien aux différents dieux grecs. C’est le couple central qui accueille sa nombreuse famille : le mezzo-soprano corsé de Julie Boulianne exprime très bien le caractère irascible de Junon, métamorphosée en épouse d’un certain âge qui fait passer les trop nombreuses frasques de son mari à force doses d’alcools et se console avec les gigolos. Jupiter, désireux mais incapable de réfréner sa libido, est incarné par Carlo Allemano, au vibrato assez large, qui développera progressivement toutes les richesses de son interprétation.

<i>La divisione del mondo</i> à l'Opéra national du Rhin © Klara Beck
La divisione del mondo à l'Opéra national du Rhin
© Klara Beck

Parmi ce duo évoluent leurs enfants Mercure (Rupert Enticknap en buffo), Diane (Soraya Mafi, soprano d’une pureté et précision remarquables) et son autre frère Apollon (le contre-ténor britannique Jake Arditti, d’une magnifique légèreté), qui tient à la marier à l’un de ses oncles, Neptune, alors qu’elle aime l’autre, Pluton. Ces deux frères, doubles burlesques, campent respectivement l’ex-soixante-huitard rangé et embourgeoisé (Stuart Jackson, dont la fin de l’œuvre surtout révèle les fines nuances de ténor), tandis que le dieu des enfers n’est autre qu’un écologiste invétéré en pull tricoté multicolore – le baryton soyeux André Morsch convainc dans ce rôle dès sa première prise de parole. Fête de famille oblige, arrivent aussi les aïeux, Saturne et Rhéa, en look disco, atteinte d’Alzheimer et muette comme un poisson. Si on ne savait pas le somptueux baryton Arnaud Richard aussi bien portant, témoin sa voix puissante et riche d’harmoniques, on croirait qu’un grave accident neuro-vasculaire l’a réellement cloué en chaise roulante. C’est que la direction d’acteurs de cette production ne laisse aucune place au hasard et demande aux chanteurs également une perfection dans le jeu qu’on voit rarement aboutie à ce point. Seuls trouble-fête de cette colocation multigénérationnelle, la progéniture dynamique, Amour (l’éblouissant soprano Ada Élodie Tuca) et Discorde (l’alto Alberto Miguélez Rouco), en angelots rebelles et, bien sûr, Vénus et Mars, qui transforment le palais des Champs-Élysées en chantier, sinon en champ de bataille. Sophie Junker est un excellent choix pour la déesse amoureuse, charmante et séductrice jusque dans les cordes vocales – peut-être faut-il juste veiller à ne pas trop pousser l’alanguissement dans les airs plaintifs, au risque de faire baisser un tantinet les harmoniques. Elle trouve son partenaire idéal en Mars (Christopher Lowrey, contre-ténor américain délicat), qui la rejoint dans les duos d’amour d’une très belle expressivité.

Ce que Christophe Rousset et les Talens Lyriques procurent aux solistes comme au public, c’est un dynamisme de tout moment, une finesse d’accompagnement dans les basses continues, une palette de surprises (ici, les cornets à bouquin, là, la harpe ou le lirone) qui sied à la variété des airs, dont certains ne vous quittent plus en fin de soirée. La divisione del mondo ne laissera indifférent ni le public d’opéra, ni les amateurs du baroque, offrant à tous les deux des moments exquis : qu’on se le dise à Mulhouse, Colmar et Nancy, qui accueilleront la production au mois de mars !

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