Rarement représentée, La Gioconda, seule œuvre d’Amilcare Ponchielli encore au répertoire, est un opéra qui, à bien y réfléchir, a tout pour plaire : une intrigue un peu compliquée sur le papier mais facile à suivre sur scène et qui ne s’embarrasse pas de psychologie excessive avec une véritable galerie de personnages-clichés de l’opéra italien post-romantique, une remarquable écriture vocale qui exige des voix fortes et saines (l’œuvre, créée en 1876 assure parfaitement la soudure entre Verdi et le vérisme), une écriture orchestrale étonnamment raffinée et surtout des passions en veux-tu en voilà – qui n’en voudrait pas ?

<i>La Gioconda</i>, mis en scène par Olivier Py à La Monnaie © Baus
La Gioconda, mis en scène par Olivier Py à La Monnaie
© Baus

L’intrigue – solide livret de Boito inspiré d’Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo – tient en peu de choses. Nous sommes à Venise au XVIIe siècle. La Gioconda, chanteuse de rue au grand cœur (elle doit aussi subvenir aux besoins de sa pieuse mère aveugle), est désirée par Barnaba, un odieux et diabolique intrigant qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins : dénonciations anonymes, poison, poignard, noyade. Pour sa part elle aime Enzo, un noble proscrit revenu illégalement à Venise, lequel aime Laura, épouse du Doge Alvise (cocu pas content). La Gioconda conclut un marché avec Barnaba : elle se donnera à lui s’il permet à Enzo et Laura de fuir Venise. Pour terminer en beauté, elle se suicide, préférant la mort au déshonneur.

Andrea Carè (Enzo) © Baus
Andrea Carè (Enzo)
© Baus

Connaissant Olivier Py, on pouvait s’attendre à ce qu’il ne traite pas l’œuvre au premier degré. Et, en effet, l’approche du metteur en scène n’a rien de prime abord pour plaire aux amateurs d’une Venise de carte postale. Le glaçant décor – dont la profondeur variable permet de passer des dimensions d’une vaste chambre à celles d’un tunnel – n’offre que la noirceur de ses parois et l’éclairage glauque de rares et tristes néons, alors que le sol est revêtu d’une couche d’eau (est-ce Venise quand même ?). Participent aussi de cette approche les costumes presque uniformément noirs (les choristes ont l’air de revenir d’un enterrement), parfois à peine rehaussés d’un peu de gris.

Si Olivier Py excelle à mettre en lumière la violence et la noirceur des rapports de passion, de pouvoir ou de peur entre les protagonistes (et c’est vraiment au scalpel qu’il les dissèque), il se plaît bien trop souvent à ajouter à l’action des inventions de son cru dont la pertinence ne paraît guère évidente. Ainsi de l’ouverture, illustrée par un danseur nu – à l’exception d’un masque surdimensionné rappelant le grimaçant Joker de Batman – qui se glisse dans une baignoire sans eau. On voit aussi beaucoup de pseudo-copulations tristes sur scène, l’illustrissime « Danse des Heures » étant illustrée par une scène de viol collectif que la victime prend plutôt bien avant que les danseurs ne passent à autre chose. Si les femmes à demi-dénudées et les hommes à poil ne manquent pas, on y voit aussi une femme… à poêle : ainsi une danseuse parée de sous-vêtements et de bas autofixants noirs se donne allongée sur une table à un monsieur tout en tenant solidement, durant toute la durée de leur brève étreinte, une poêle à frire dans la main gauche.

Hui He (La Gioconda), Szilvia Vörös (Laura), Andrea Carè (Enzo) © Baus
Hui He (La Gioconda), Szilvia Vörös (Laura), Andrea Carè (Enzo)
© Baus

Sur le plan musical, la satisfaction est en revanche totale. Soutenus par un orchestre en pleine forme sous la direction dynamique et subtile de Paolo Carignani qui met en valeur toutes les beautés de l’orchestre de Ponchielli, les protagonistes font un excellent travail, à commencer par la remarquable Gioconda de la soprano chinoise Hui He, voix d’airain et comédienne crédible. La mezzo Szilvia Vörös incarne une Laura touchante tandis qu’Enzo, objet de leurs désirs, est interprété avec une belle franchise par le puissant ténor Andrea Carè. La basse Jean Teitgen fait belle impression dans le rôle du doge Alvise Badoero, rendu avec la dignité douloureuse qui sied au personnage. La mezzo Ning Liang livre quant à elle une belle prestation dans le rôle de La Cieca. Mention spéciale pour le baryton Scott Hendricks, voix mordante et excellent acteur, qui réussit à faire de Barnaba bien plus qu’un vilain de carton-pâte. On n’oubliera pas de féliciter les vaillants et talentueux danseurs ainsi que les chœurs de la maison bruxelloise, excellents comme toujours.

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